jeudi 27 août 2015

Mon cher fils

Mon cher fils,
A l’heure où tu liras ces mots, je peux me permettre de te nommer « cher », quoiqu’il n’y eut jamais entre nous la moindre affection. Je sais que ce moment a trop tardé pour toi de prendre ma succession. En témoignent tes nombreuses tentatives de m’arracher le sceptre. Je l’ai voulu ainsi, tu as fait tes premières armes d’homme d’Etat en rusant pour le devenir. Tu y as appris la prudence, et un peu de stratégie. Tu y as perdu aussi tes camarades _ je ne pouvais pas laisser impunis vos complots. Et un empereur n’a pas d’amis. Il a des ministres, un héritier et des serviteurs.
Tu vas pouvoir poser sur mon trône tes fesses accoutumées à la selle. Ces années passées à te trouver des alliés contre moi t’auront servi à tester la loyauté des grands de cet empire _ et à moi, à repérer quelques branches pourries, que j’ai élaguées. Tu as aussi découvert l’inconstance, l’appât du gain et des honneurs. Tu sauras t’attacher les uns et les autres par ces moyens, comme je l’ai fait.
Ton impatience à me remplacer t’a obligé à t’intéresser au gouvernement que j’ai mis en place, aux impôts que je lève, aux populations qui les paient, à mon administration. Tu as longuement étudié cet assemblage subtil que j’ai construit au fil du temps. Je te lègue un pays stable et aux finances saines. Après la conquête, il a fallu réduire les effectifs de l’armée, occuper les anciens soldats, installer des structures stables et assurer un revenu à chacun. J’ai transformé l’économie du pays, on a fabriqué des outils plutôt que des armes, mis les terres conquises en culture, ouvert des écoles, levé des impôts plus justes. Les peuples soumis ne sont pas assimilés, tu devras poursuivre leur intégration. Quelques révoltes émailleront ton règne. Sois ferme, mais ne deviens pas cruel.
Je t’ai fait fort et droit. Si tu m’as tant trahi, c’est que je voulais pour toi ces épreuves. Aujourd’hui, je n’ai pas plus de conseils à te donner. Je vais te livrer un secret. Il est si bien gardé que j’ai fait éliminer tous les témoins afin que nul ne puisse dire d’où je venais. Puis j’ai construit une légende. Tu préserveras le mythe, mais tu n’oublieras jamais qui j’étais.
Je suis né les pieds dans la glèbe, aux confins de l’empire, dans une province modeste, dans un village plus modeste encore. Ton auguste père, fils du ciel, est un paysan. J’ai grandi en bordure de nos champs, j’ai travaillé de mes mains. Je ne savais pas tenir une arme, sinon pour égorger un poulet _ nous n’étions pas assez riches pour posséder du bétail _ ou tirer du gibier. Je me suis marié avec une jolie villageoise, une compagne d’enfance et nous étions heureux. Pauvres, mais heureux. Des années médiocres ont succédé à des récoltes insuffisantes. A l’époque, plusieurs royaumes régentaient ce qui devint mon empire. Ils étaient plus petits, plus étriqués, plus vieux aussi, à bout de souffle et déjà ruinés par leurs rivalités. Pour financer une querelle de plus contre le monarque voisin, le nôtre leva une taxe sur le sel. Une denrée indispensable, et dont l’imposition pesait lourd sur le menu peuple.
Je ne sais pourquoi, je quittai ma femme en pleurs. Elle a tenté de me dissuader de cette démarche folle, mais je partis et je me rendis à la capitale. Pour voir le roi. J’ai voyagé des semaines et je suis arrivé près du palais. Ne pouvant y pénétrer, j’ai soudoyé un eunuque qui travaillait là. J’ai choisi un personnage important. Je l’ai fait boire et jouer aux dés. Je l’ai laissé gagner juste assez pour qu’il croie à sa chance, puis perdre, et remporter la mise et perdre à nouveau, indéfiniment. Quand il n’eut plus d’enjeu à placer, je lui ai extorqué une audience. Je suis allé me prosterner devant une cour narquoise et un fantoche placé sur un trône, abrité par un mouchoir parfumé. Interloqué, il a écouté ma supplique, puis un geste méprisant m’a chassé du palais. J’ai regagné mon village. Là, ne m’attendaient que des ruines. Des chicots noircis, c’était tout ce qu’il restait de nos maisons. Les champs étaient recouverts de sel, ce maudit sel que nous devions payer plus cher. Et sur ce qui fut nos chemins, des cadavres boursouflés servaient de pitance aux corbeaux et aux mouches. Les dépouilles des femmes étaient rassemblées à l’écart. Toutes, les vieilles, les mères, les sœurs et les épouses, les filles, les jupes relevées sur les cuisses, et la gorge tranchée. J’ai quitté ce lieu de désolation. Sans creuser une tombe. Le corps de mon épouse reposait parmi les autres.
Je suis parti sur des chemins que j’ignorais. J’ai vécu dans la forêt, je n’y ai pas croisé un homme. Et puis un jour, près de la lisière, j’ai entendu les sons d’un convoi. Des soldats entouraient un palanquin où se prélassait un homme gras. Les gens d’armes chantaient en marchant. Ils avaient l’air bien nourris, leurs vêtements paraissaient neufs, et le poussah sur sa litière arborait une chaine en or. J’ai compris que je voyais passer un collecteur d’impôts. Et je lui en ai voulu d’être si florissant alors que je vivais comme un sauvage. Je suis retourné chercher mes flèches. Mais elles convenaient pour tirer le gibier dont je me nourrissais, pas pour tuer un homme. Alors je les ai suivis, et j’ai attendu la nuit. Dans les petites heures du matin, alors que tous ronflaient, j’ai dépouillé un type endormi. Je l’ai saigné sans un bruit et j’ai pris son équipement. Et ainsi de suite. Au bout de trois morts, le capitaine a désigné des sentinelles, a organisé des rondes. J’ai continué à tuer, et à me constituer un arsenal que je cachais sur ma route sanglante. Quand ils se sont réfugiés dans une auberge, j’ai tiré des traits meurtriers sur ce qu’il restait de la troupe au moment où elle sortait pour aller boire. J’ai gagné la chambre du gros percepteur et je lui ai crevé la panse. J’ai pris son coffre et je l’ai laissé essayer de retenir ses énormes entrailles de ses mains, hurlant comme un porc.
J’ai ramassé les armes volées et je suis retourné, chargé comme un baudet, dans ma forêt. Je suis resté des jours avec une cassette pleine d’or dont je n’avais que faire. Et j’ai recommencé. J’ai tendu des embuscades de plus en plus élaborées, j’ai volé de plus en plus de métal précieux, et d’armes. Un matin, un jeune homme s’est rendu dans ma retraite. Et il a appelé. Il expliquait que lui et ses compagnons voulaient se joindre au héros qui éliminait les collecteurs d’impôts. Je me suis découvert. Et pour voir ce qu’il valait, je lui ai confié un peu d’or. Puis je l’ai suivi. Il est allé dans son village, et il a partagé mon trésor entre tous les villageois. Nous avons monté une bande, dont j’étais le capitaine. Le roi a envoyé des soldats, et même un général. Nous leur avons pris leurs chevaux. Et j’ai éventré l’orgueilleux officier.
Nous étions de plus en plus nombreux. J’ai réparti des commandements entre mes premiers compagnons d’armes. L’armée, déjà abattue par les conflits incessants avec les royaumes voisins, nous regardait passer en priant pour que nous l’épargnions. J’ai enrôlé des déserteurs, je me suis retrouvé à la tête d’un régiment, et surtout d’une révolte. Des paysans nous rejoignaient, des érudits nous approuvaient. Et notre monarque apprit à ses dépens qu’une cour d’eunuques et de femmes, et un mouchoir parfumé forment un maigre rempart contre une  insurrection. J’ai pris des villes, j’ai pris la capitale. J’ai fait passer au sabre tout un harem de femelles et deux ou trois bambins qui pouvaient se prétendre de sang royal. Des nobles vinrent me rendre hommage, mettre leur sabre à mon service. Ce fut un jeu d’enfant de lancer une guerre de conquête. Je me suis taillé un empire. J’ai noué des alliances. Ta mère, une princesse hautaine et froide, me donna un fils et dota ma cour d’une étiquette. Peu à peu, les complices des débuts disparurent, et je précipitai la perte des deux restants. Je ne voulais pas de témoins de mon passage de la forêt au trône. Les lettrés furent convoqués, avec quelques prêtres, pour me donner une origine à la mesure de mon destin.
Puis je fus las de la guerre et m’attachai à construire. Des ingénieurs vinrent me présenter des plans et le pays se couvrit de routes et de ponts. Des administrateurs me proposèrent des réformes. Je fis table rase des anciens systèmes pour me retrouver à la tête d’un pays organisé et prospère. Il y eut quelques soubresauts, mais je me plus à être empereur comme j’avais aimé éventrer des percepteurs. Les prisons ne sont pas pleines. Elles ne sont pas vides non plus, et le bourreau a des loisirs. J’ai pu étudier, moi qui avais grandi inculte. J’ai fait brûler nombre d’ouvrages qui ne m’intéressaient pas.
J’ai fini par devenir un vieil homme. Je crois que mes peuples m’aimaient un peu, au-delà du culte que je leur ai imposé. La légende dira que je suis monté aux cieux rejoindre les dieux qui m’ont enfanté. Mais la vérité, c’est que, pendant toutes ces années, je n’ai cessé de pleurer mon épouse, mon village et mes champs. Je suis heureux que tout se termine enfin.

Tu as été élevé soigneusement pour perpétuer mon héritage. Je t’ai voulu en révolte parce que tu ne possédais pas ce génie qui m’a élevé au trône. Tu as appris, avec du sang et des larmes, à prendre ma suite. Je ne t’ai jamais aimé, tu n’es que la continuation de mon autorité. Et cet empire après moi ne durera que le temps de nouvelles querelles avec les pays voisins, d’une autre disette et d’un impôt de trop. Alors seulement se lèvera mon digne héritier, celui qu’habite la force irrésistible des vainqueurs. Je te laisse le pouvoir. Pas le bonheur, ni l’éternité.

Inch'Allah

Ses paupières s’ouvrent dans le noir. Il est l’heure, elle le sait, malgré la pesanteur de ses membres sur le matelas. Elle s’étire pour chasser le sommeil et se lève en quelques bruissements habitués. Elle emplit la vieille bouilloire, la pose sur le feu. Il fait frais dans la pièce. Elle attrape ses vêtements et se dirige vers la douche, fait demi-tour pour prendre le savon. L’eau fatiguée coule sur son corps. Elle se frotte, longtemps, pour évacuer la couverture rêche, la nuit trop courte. Habillée et presque prête, elle prépare son thé. Il ne sera pas assez fort, mais elle n’a pas le temps de le laisser infuser. Elle pose le réveil à côté du lit des enfants, pose une caresse, un million de baisers sur leurs fronts assoupis. Puis elle se glisse dehors.
Le trottoir luit de flaques orangées des réverbères. Elle marche vite, en serrant son manteau autour d’un frisson las. Dans son sac, sous ses doigts, elle sent l’étui du Navigo et du badge. Elle effleure le portillon pour qu’il la laisse passer. Le quai froid du RER attend la tiédeur d’un wagon. Encore un voyage. Les yeux clos, elle rêve de brises dans les palmiers, de plages brutales de soleil, de mer, de barques, de misère. Elle sent sur son dos la chaleur imposante d’un autre rivage. Le train ouvre devant ses pieds engourdis sa porte de métal soupirant. Elle monte, s’assied, referme les paupières. Les enfants se lèveront-ils quand le réveil sonnera ? Seront-ils à l’heure à l’école ? Le roulis la berce.
Elle ne compte plus les arrêts. Elle se lève, prend son tour pour la descente, parcourt sans les voir les escaliers, les couloirs. Une aube imprécise enroule une bise pleine de feuilles mortes autour de ses jambes. Elle marche vite contre le vent d’automne. Elle sort le badge, le présente au lecteur, pousse la lourde poignée. Elle prend sa blouse dans le placard, la revêt, tire le chariot, vérifie les produits, réassortit les chiffons, les serpillières. Elle pousse son fardeau jusqu’au monte-charge. 
D’abord l’immense cuisine, avant que le reste du personnel arrive. Elle balaie le sol rapidement.  Puis elle emplit son seau, dose le détergent, décrasse avec un soin maniaque. C’est comme ça qu’on lui a appris. L’endroit où on prépare la nourriture doit être propre. Elle s’applique, en admirant les éviers et les appareils en inox rutilants, que l’équipe a briqués hier soir, avant de finir son service. Elle est là pour les gros travaux, et à ce grand ménage, elle s’applique. Elle passe une dernière fois pour sécher le carrelage, vérifie que tout est bien net, ferme la porte derrière son chariot.
Un couloir. Les toilettes des employés. Elle avance par petites étapes. Elle entend les gens arriver. Ils s’emparent des espaces qu’elle vient de quitter. Elle sort un gros aspirateur d’un réduit et se précipite vers la salle à manger. Elle a passé trop de temps dans les communs, elle doit se dépêcher avant le petit déjeuner. Elle a mal au bras droit. Elle a tout le temps mal. Elle oublie quand elle dort, mais là, elle sent l’élancement partir de son épaule, irradier dans son coude, se concentrer dans son poignet. Elle ignore la douleur et pose en vitesse les chaises sur les tables, lance le manche de l’aspirateur à l’assaut des saletés. Elle a vite fini. Elle passe rapidement un bon coup de serpillière, jette un dernier regard sur le sol sec.
Avant le repas des pensionnaires, elle a droit à une pause, et va prendre sa tasse de café à la cuisine. La maîtresse des lieux est une matrone moustachue et bougonne, qui lui fait penser à une de ses tantes, Aïcha, la plus ronde. Elle boit debout, mais elle a vu, sur le plateau, le sucrier qui déborde, un joli pot plein de lait frais, une assiette de petits gâteaux. La grosse femme la lui désigne en silence. Elle hoche la tête, en prend un, par politesse. Elle a faim. L’autre lui tend encore l’assiette, puis se détourne et y ajoute une grosse pomme rose. Une belle pomme sucrée et juteuse. Elle hoche la tête, sourit, murmure un merci et empoche le fruit et les gâteaux.
Elle reprend son chariot et monte faire les chambres désertes. Tout le monde est descendu prendre le petit déjeuner. Elle s’affaire, rapide et précise, malgré son bras qui la tourmente. Les enfants étaient-ils bien couverts ? Si-Mo a-t-il bien pris son écharpe ? Elle peut compter sur la grande pour prendre soin des petits. Elle soupire, grignote un gâteau entre deux portes, la main sous le menton pour rattraper les miettes. Les draps sentent l’urine. Elle enlève les tissus tâchés, nettoie l’alèse imperméable à grands coups d’éponge, refait le lit. Une autre pièce. Près du sommier, un bassin empeste. Elle le prend, vide les déjections dans les toilettes, tire la chasse. Elle désinfecte le tout, replace le bassin près du lit.
Les pensionnaires regagnent leurs chambres. Parfois, une aide-soignante ou une infirmière lui demande d’aider pour la toilette. Ils sont si vieux, si fragiles. Elle admire les gestes précis et doux des femmes en blanc. Elle écoute les instructions, elle a du mal à comprendre, elle s’arrête pour tendre l’oreille, comme si la répétition de ces mots étranges pouvait lui permettre de leur trouver un sens. C’est comme une musique dans sa tête, la langue d’ici qu’elle n’a pas pris le temps d’apprendre. Quand elle y pense, elle demande aux enfants, le soir. Quand elle y pense et quand elle n’est pas trop épuisée pour avoir oublié ce qu’elle n’a pas compris.
Chambres, lits, draps souillés, bassins. Hormis la tasse de café, elle frotte depuis cinq heures. Elle a oublié de manger la pomme. Elle la rapporte d’un air contrit à la matrone, dans la cuisine. Celle-ci repousse le fruit dans sa poche. Un cadeau, ça ne se refuse pas. L’intendante arrive. Tout le personnel se redresse avec un frisson. Le regard froid inspecte les lieux, les tenues, la préparation des repas. Elle sort. Tout est en ordre. Le travail reprend dans un soupir, que nul ne se souvient avoir retenu. Le personnel mange juste avant les pensionnaires. La cuisinière sert le même repas à tous. Les plats parcourent la tablée, toujours un peu plus légers. On ne discute pas vraiment, et ça l’arrange, de toute façon, elle n’a pas assez de vocabulaire pour participer à la conversation. Elle mange peu, mais savoure chaque bouchée. A cause d’elle, la viande est à part, elle n’en prend jamais. Elle n’ose pas. Et si c’était interdit ? Elle n’a jamais rien dit. Simplement, depuis qu’elle est arrivée, c’est comme ça.
La pause est terminée. Elle reprend son chariot et va nettoyer la salle à manger. Après, elle ira dans les bureaux, et ce sera fini. L’intendante la toise à la porte de son office. Elle n’a pas tout à fait honte de lui avoir menti, alors qu’on l’a élevée dans la plus parfaite honnêteté. Pas tout à fait, parce qu’elle n’avait pas le choix. Elle a fait son travail, ce travail auquel elle n’avait pas droit. Elle range son chariot, met les chiffons souillés et les serpillières dans la machine à laver. Elle étend une brassée de draps propres sur le fil immense qui court dans toute la cave. Puis elle enlève sa blouse grise, prend la pomme dans sa poche et pousse la lourde porte pour sortir dans le vent plein de feuilles mortes. Le quai du RER sent les couloirs défraîchis et la marée humaine qui les emprunte chaque jour.
Elle tire un peu sur son foulard, sent le lourd chignon sous le tissu. Sa mère avait des cheveux magnifiques, noirs comme une nuit de printemps. Elle se souvient de sa silhouette, de son rire, de ses comptines. Guère plus. Elle se souvient du ventre distendu et du bébé mort avec sa mère. Elle pense à ses enfants à elle, à ses quatre trésors vivants, à leurs boucles tièdes dans son cou, à leur babillages, à leur enfance, loin, si loin des brises dans les palmiers, des plages brutales de soleil, de la mer, des barques, pas assez loin de la misère. Le trajet du retour s’étire sur son bras douloureux. Demain, ça fera encore plus mal. Il faudrait qu’elle ménage ce membre qui la tourmente. Elle ferme les yeux sur le roulis du train, sur la tiédeur moite du wagon griffé de trainées humides. Il pleut.
Elle remonte vers chez elle. Il n’y a pas de relief entre la gare et son immeuble, mais la rue semble toujours en pente sous ses pieds. Elle pousse la porte et les remugles de l’escalier l’assaillent. Dans l’ascenseur, elle ferme encore les yeux. Les enfants ne vont pas tarder à rentrer. Encore une journée, morte comme la veille. Elle ouvre. Elle a les yeux brillants. Une ombre dans la pièce à vivre. Le canapé où elle dort est replié. Il est levé. Il l’enlace, ôte le foulard, défait le chignon, glisse ses doigts dans  ses cheveux. Elle se laisse aller contre sa poitrine, un sanglot au bord des lèvres. Jusqu’à quand ? Elle ravale sa peine, elle ne veut pas que les enfants la voient pleurer. Il pose un baiser sur son front et la laisse aller. Elle rattache ses cheveux d’un geste machinal, accroche un sourire à sa bouche pour accueillir la joyeuse cavalcade de retour de l’école. Bouchra pousse sa petite sœur devant elle. Si-Mohammed a l’air boudeur. Hakim manque de tomber sur un cartable jeté près de la porte. Ils l’embrassent, parlent tous en même temps. Leur père fronce les sourcils, elle lève une main, indique la salle de bain. Ils se ruent pour se laver les mains. Puis elle sort la pomme rose et juteuse, énorme. Elle la coupe en quatre et distribue un quartier à chacun. Ils rient et poussent des cris de joie. Elle les gronde pour qu’ils savourent le fruit.
Alors elle s’assoit près de lui sur le canapé. Et elle soupire. Jusqu’à quand ? Il prend son menton découragé, le redresse et lui montre le dossier, l’énorme dossier.
-          Courage, cette fois, ça va marcher. Je te promets que nous aurons le droit de rester, d’être ici, sans nous cacher.
Elle regarde la grosse pile qu’elle ne sait pas lire. Inch’Allah, cette fois, on leur donnera des papiers.


mardi 30 septembre 2014

Introspection

-          Voilà, encore une fois, j’ai tout gâché.  C’est con, je savais, je savais avant de les prononcer que ces mots-là n’étaient pas les bons. Mais je les ai dits. Comme si je plantais moi-même ce poignard dans mon ventre, comme si je le retournais, pour voir si ça fait vraiment mal.
-          Allons, cette histoire était mal engagée, c’était couru d’avance, ce gâchis.
-          C’est moi qui ai tout gâché.
-          Ça te plait, de t’apitoyer ?
-          Non, mais je sais reconnaitre mes responsabilités.
-          Ben voyons. Ce n’était pas possible, je le sais bien.
-          J’aurais pu agir autrement, je le sais aussi.
-          Et te trahir ? Elle ne t’aurait pas aimé si tu étais devenu un autre. C’est toi, fidèle à ce que tu es, qu’elle aimait.
-          M’a-t-elle seulement aimé ?
-          Bien sûr. C’est pour ça que ça fait mal.
-          J’aurais voulu m’écraser, pour une fois. Ça aurait tout sauvé.
-          Non. Elle ne serait pas restée avec une larve. Pas un homme, mais un pauvre clébard, agitant la queue en espérant un pardon ? Elle ne t’aurait pas jeté un regard. C’est son amour que tu voulais, pas sa pitié.
-          Peut-être. J’aurais pu être généreux. Je n’ai pas su, pas pu.
-          De la générosité ? Tu crois ça ? De la connerie, oui, et en couche épaisse. C’était foutu d’avance, je te dis.
-          Décidément, je ne sais pas vivre une belle histoire.
-          Tu ne sais pas les vivre, ou tu as choisi de ne pas les faire durer ?
-          Je ne sais pas faire durer ces histoires. Il arrive toujours un moment où j’ai besoin de tout ruiner.
-          C’est un bon résumé d’ensemble. Et en même temps, y avait-il une autre solution ?
-          Il y a toujours une porte de sortie.
-          Mais elle n’est pas toujours acceptable. C’est un peu facile, je trouve, ta tragi-comédie. Oh pas assez de passion pour mériter un drame, mais juste assez pour provoquer un beau gâchis et en souffrir. Tu es bien dans le rôle du héros torturé, je trouve. Comme si tu étais le seul acteur de cette histoire, que les autres n’avaient pas leu libre arbitre, qu’ils ne pouvaient pas décider que c’est fini.  Elle avait peut-être, sans doute, sûrement, envie de s’échapper de cette histoire.
-          On peut tout sacrifier quand on aime vraiment.
-          Oui, et se trahir.
-          Ou aller jusqu’au fond du fond, et tirer de soi les ultimes ressources d’aimer sans raison et sans contrepartie, ne rien attendre, et s’offrir aux flammes de cette ordalie, traverser les braises et renaitre encore, s’oublier et devenir tout entier sa seule passion.
-          Le vin t’est monté à la tête, et tu es descendu bien bas.
-          Pourquoi pas ?
-          Parce que tu n’es pas Tristan, et elle pas Brunehilde. Bon, je me mélange un peu, mais c’est l’idée. On n’aime pas seul. Vous étiez sur le bord de l’abîme, en permanence, sur un fil fragile et elle s’est lassée de ce vertige. Est-ce si difficile à reconnaître, que tu n’étais pas le seul à décider ?
-          Il faut être deux pour construire, mais c’est vrai, il n’en faut qu’un seul pour démolir.
-          Et tu serais le seul ? Tu tiens les rênes et tu maitrises tout ?
-          Non, la preuve. Mais c’est moi qui ai précipité la fin.
-          Ce n’est pas fini. Tu peux ramasser les lambeaux de ton ego et tout retenter.
-          Je ne peux pas ravaler les mots que j’ai dits. Je ne lui voulais que du bien, je voulais l’entourer, la protéger, la rendre heureuse. 
-          Dans la ouate ?
-          J’ai prononcé des mots durs, des mots blessants, des mots sans retour.
-          Oui, c’était grandiose. Mais si les murs se sont écroulés si vite, c’est que les fondations n’étaient pas bien solides. Tu as bâti ton bonheur sur du sable et la première marée l’a emporté.
-          C’était une belle plage.
-          Où la mer, sans cesse, a brisé ses tempêtes.  Une belle plage, exposée à la fureur des éléments. Comme un petit garçon, tu as sorti ta pelle et ton seau et tu lui as offert un château de sable. Une tente parait plus durable.
-          Tout ce que nous avons partagé
-          A été emporté par la brise et les vagues. On peut regarder le soleil se lever sur la plage, ou à la rigueur s’y coucher, selon l’orientation. On ne peut pas y habiter. Il ne te reste que des souvenirs amers, qui vont t’empoisonner la vie un petit peu, assez de remords pour te donner encore un peu plus envie de te calfeutrer, assez de regrets pour en baver des mois, et la perspective de chercher, encore une fois, celle qui te touchera assez pour te faire sortir de ta carapace. Et tu la voudras libre, dans une belle illusion, avec la détestable tentation de tirer encore une fois les fils, d’orienter vos vies, de t’attribuer le mérite de vos joies et la responsabilité de vos chagrins.
-          Tu divagues.
-          Tu aimeras, encore, bien sûr, il n’y a pas encore assez d’indifférence en toi pour ne pas tomber dans un sourire.
-          J’ai peur d’avoir mal.
-          C’est que tu es vivant. L’amour, ça fait mal. Toujours. Jusqu’au fond de l’âme.
-          J’ai mal.
-          C’est que tu es encore plus vivant.  D’échec en échec, tu t’abandonnes moins.
-          Je suis prudent.
-          L’amour ne l’est pas : il est aveugle, il ne sait pas où il va, et il accepte de se cogner, de rencontrer un obstacle et de s’y blesser.
-          Tu deviens sentimental, tu m’emmerdes.

-          C’est déjà ça. 

lundi 3 mars 2014

Offrande

Offerte, ouverte, sans dessus ni dessous, entortillée de nylon et de dentelles, impudique et rauque, chienne et chatte, grattant les draps, suspendue au fil de coton, dernier rempart avant l’abîme, dernière coquetterie, dernière pudeur.

Offerte et abandonnée, en toute inconscience et en toute confiance, éhontée et bue, dévorée et dissolue, dissoute, bonbon dans ta salive.

Offerte, à tes mains frissonnantes, tes doigts ensorceleurs, ta langue torturante, tes jambes clouées aux miennes, ton sexe délicieusement envahissant.

Offerte à ta peau la plus douce, au cœur de ton plaisir, aux explorations avides de tes tressaillements, au goût de ton désir érigé entre nous, à ta couronne et à ta gloire, à ton gland parcouru de voluptés, à la merveilleuse langueur de ta longueur, paresseuse et avide, gourmande gourgandine, jusqu’à tes spasmes dont tu me refuses l’aliment.

Offerte et renouvelée dans la nuit où nous sombrons, dans les petits matins émergents.


Ceci dit, je sais que je ne suis pas un cadeau.

dimanche 9 février 2014

Voies de fait

Venez comme vous avez envie.

Quand tu peux, quand tu ne dois plus rien à personne, qu'à moi

Déshabillez-vous entièrement sitôt mon seuil franchi, envahissez ma bouche d’un baiser au goût de chocolat, d’un méli-mélo de langues mentholé.

Venez en voiture, en passant, faites une halte, ou un trajet de plusieurs heures pour me rejoindre. Prenez le train et attendez moi à la gare, je viendrai vous prendre. Oui, vous prendre, frigorifié par la bise d’hiver, trempé d’une averse printanière.

Laisse-moi humer ton odeur de propre et de cuir, les fragrances de ton parfum qui flottent entre nous comme un regret.

Posez-vous d’une fesse sur mon canapé, peu convaincu par mon hospitalité, installez-vous au fond des coussins, amusez-vous de me voir tourner dans le salon, allumer et entretenir le feu dans la cheminée. Prenez le verre que je vous tends et gardez-le en main, attendez que je vous rejoigne pour tremper vos lèvres.

Chipotez dans la nourriture que j’ai posée devant vous, servez-vous par politesse, complimentez-moi sur ma tambouille, ou retenez une grimace.

Abandonnez une main près de la mienne, espérant que je la prenne, regardez-moi, je me suis faite belle pour vous, ou, surprise par cette visite, je traîne et je n’espère que ta main se refermant sur un sein. Je ne porte pas plus de dessous que de pudeur.

Distrayez-moi, conversez avec moi, donnez-moi de vos nouvelles, parlez-moi de tout, de rien. Je vous écoute, je guette un sourire sur ton visage, un pauvre sourire, un malheureux sourire, et je me noie de désir entre tes paupières. Je suis neuve de tous ces « vous » que je ne vois pas, que je ne vois plus. Mais combien de temps être aveugle et sourde ?

Tourne fréquemment le regard vers la porte, vers l’escalier qui mène au terrain de nos jeux, ou, dédaignant le lit où je rêve et je ne m’en souviens pas, ouvre mes cuisses impatientes à tes caresses.

Plonge tes yeux dans la vallée de mon décolleté, envisage la tendre joie de ces lourdes collines jumelles, retiens ton souffle, expire, effleure mes épaules, ose prendre ma bouche. Envisage toutes les voluptés de mes membres, la douceur de ma peau et la délicatesse de mes doigts glacés sur tes plus tendres morceaux. Contemple ma nuque, elle se perd sous les baisers que tu ne m’as pas encore donnés. Fais ployer mes flancs sous une pluie de papillons. Écartèle-moi du bout de ta langue.


Offre-moi ta nudité crue et rends-toi à l’évidence de nos épidermes. Accepte mes mains sur toi, je te fais cadeau de mes naufrages. Et échouée sur la grève de nos trop rares emmêlements, retourne à ton existence où je n’existe pas. 

jeudi 12 décembre 2013

Il avait le mal de mer

-      -    Il avait le mal de mer. On l’a attaché trois jours dans la salle des machines. Il n’est plus malade.

-      -    Le pacha a laissé faire ?

-      -    On fait toujours comme ça avec les bleus.

Je regarde le bizuth avec curiosité. Il est en uniforme, pompon et tout. Ses cheveux blonds sont presque blancs de soleil, et son visage sérieux a le teint d’une brique un peu cuite. Ses yeux gris disparaissent sous une frange de cils platine. La traversée depuis Toulon a été éprouvante, calme plat puis grains sur grains, des trombes d’eau et des creux impressionnants. Tous les équipages sont éreintés, les barreurs ont bataillé deux jours et deux nuits dans les vagues, nous sommes collants de sel que la pluie n’a pas lavé. Et nous n’avons qu’une idée : nous rincer, manger, dormir. Après, viendra la fête. Le port bruisse déjà des préparatifs de la soirée. La lumière aveuglante du matin annonce une journée brûlante. Les voiliers sont parqués au long d’un ponton flottant. La gabarre trône plus loin, au quai d’honneur.
Les marins s’activent à bord. Ils nettoient le pont, comme nous, à grand renfort de brosses et de jets d’eau. Mais ils le font avec ordre, tandis que nous nous aspergeons tour à tour pour nous rafraichir. Le bateau propre, chacun attrape ses affaires de toilette et fonce vers les douches. Elles seront prises d’assaut par les plaisanciers. Je prends quelques renseignements auprès des employés du port et j’entraine mes équipiers vers la ville. A cette heure, le hammam est désert, et nous pourrons tous nous récurer sans poireauter devant les sanitaires.

Quand nous revenons, le marin blond est en poste devant son navire. Cela signifie qu’il aura quartier libre pendant la soirée. Nous filons vers nos couchettes. Nous avons tous du sommeil en retard, les quarts ont été interminables. Sieste, repas pris en vitesse, re-sieste. Je musarde dans un roman pendant que ma voisine ronfle doucement. Il fait une chaleur à crever dans les cabines, et j’hésite à m’installer sur le pont. J’entends quelqu’un installer le tau sur la baume et l’ombre se répand au-dessus de nous, apportant un semblant de tiédeur. Par le hublot, j’aperçois la gabarre, les bérets ont disparu, tout est muet et languide. Le sommeil alourdit à nouveau mes paupières et je sombre avec une silhouette en uniforme sur la rétine.

La terre ferme tangue et, le soir venu, nous gagnons le lieu des réjouissances, déjà ivres d’une houle continue. Les marins ont eu le droit de se mêler aux convives pour le dîner, et mes comparses et moi nous trouvons attablés avec une bande délurée et ravie de sa permission. Ils devront regagner le bord à 23 heures, le pacha ne plaisante pas avec la discipline. Nous discutons mer, les  matelots racontent les anecdotes de leur voyage. Ils ont prêté assistance à plusieurs bateaux, la plupart empêtrés dans les longs filets dérivants qui flottent au ras de l’eau. Pendant les grains, leurs interventions se sont révélées assez compliquées. Mais ils nous font rire aussi en nous régalant des histoires de leur petit cercle. Je cherche des yeux une tignasse décolorée, la découvre taciturne au milieu d’un autre groupe. Un regard aigu croise le mien, un demi sourire monte à des lèvres serrées. Cet homme-là ne se détend donc jamais ?

Une fois sustentés, on remet les prix aux participants. Notre bateau n’est pas bien classé, et nous ne recevons qu’un lot de consolation. Pourtant, il faut à cette fête une vedette. Je sors un papier, un de mes équipiers est en train de parlementer avec le président de la course. Celui-ci hoche la tête, sourit et, au moment propice, me fait un signe. Je gagne sans hâte l’estrade et prends le micro. Un petit discours, vite composé, pour remercier le commandant de la gabarre et son équipage d’avoir été nos anges gardiens. Derrière le pacha, deux yeux gris flamboient. Il est beau comme un péché de chair, ce marin. Des applaudissements nourris font lever l’officier, puis, sur son indication, tous ses hommes. L’assemblée acclame les pompons rouges, les congratule. Le regard clair s’illumine, la bouche de rêve se détend, il a l’air heureux.

Pendant la soirée, alors que les autres se précipitent pour danser, je le cherche. Il est près du bar, et, sans surprise, sirote un cocktail de jus de fruits. Les militaires ne se soûlent pas dans les soirées officielles. J’attrape un verre et je le rejoins.

-       -   Merci.
-      -    C’est moi qui devrais vous remercier pour votre discours. Personne d’autre n’y a pensé, et surtout pas les officiels de la course.
-      -    J’y tiens, merci d’avoir apprécié. J’ai écrit ce discours à la fin du repas en vous regardant.Je voulais vous faire sourire.
-      -    Me faire sourire ?
-      -    Oui, le sourire va bien mieux à vos lèvres.

Après, je ne me souviens plus très bien. Nous avons parlé de choses et d’autres, insignifiantes. Nous avons essayé de danser. Je n’aime pas trop cela. Je suis gauche et raide. J’aime la musique, mais mon corps résiste à tous les rythmes. Nous avons convenu d’un slow, moins risqué pour mes pas. Il ne se tenait pas trop près et ses mains sur ma taille à bonne distance. Je n’osais pas me coller à lui, j’aspirais à me fondre contre sa veste, je sentais des muscles durs sous mes doigts comme s’il se contenait à grand peine. Un autre marin vint nous interrompre.

-     -     Il va être l’heure de remonter à bord. On t’attend ?
-     -     Allez-y, je vous rejoins.

Nous avons quitté la salle et laissé s’éloigner les matelots. J’ai posé ma main sur son bras.

-      -    Il faut rentrer. Je crois que si vous n’êtes pas ponctuel, on vous mettra aux arrêts.
-      -    Deux à quatre jours, oui.

Il s’est tourné vers moi et il m’a embrassée.

Je l’ai conduit à la plage déserte, à l’opposé du port et des lumières de la fête. Sans le regarder, j’ai posé tous mes vêtements et je suis entrée dans l’eau noire et tiède. J’ai frissonné un peu et un corps est venu s’arrimer au mien. Nous avons nagé sans un mot, soudés l’un à l’autre. Là où nous n’avions plus pied, il s’est jeté dans ma bouche. Ses mains parcouraient mes seins, mon ventre, mes fesses, ma toison. Je sentais son sexe dur contre ma cuisse. Nous nous sommes emboités au petit bonheur, coulant et remontant à la surface, musardant dans une légère houle. Peu à peu, il nous a ramenés, unis et désunis, vers le rivage. Les pieds plantés dans le sable, il m’a prise par les hanches et m’a guidée vers lui, autour de son sexe. Les vaguelettes suffisaient à nous faire rouler. Mes deux jambes passées autour de ses fesses, je me suis laissée porter par la mer, bras grands ouverts. 
Il y avait des millions d’étoiles dans le ciel de Bizerte. Plus tard, sa langue et ses dents sur moi. Plus tard, ma bouche aspirant son gland. Sur le sable, ses membres clairs et le pilori délicieux où je me laisse tomber sans cesse. Ses mains sur mes cuisses qui me soulèvent et il m’envahit. Plus loin, la mer nous léchait les pieds, et il léchait en cadence. Le rythme blafard de nos reins soulevait des éclaboussures de rires. Plus tard encore, des baisers repus, ses bras autour de moi, sa tête lourde au creux de mon épaule.

Nous sommes revenus au port. Quatre jours d’arrêts.


Je n’ai pas su son nom. Il avait le mal de mer. C’est tout ce que je sais. C’est court, un soir d’été à Bizerte.

jeudi 5 décembre 2013

Vue sur le Bosphore

Je vous ai vu nu.

Je suis passée sans transition de cette situation banale, un verre pris dans un café, une conversation enjouée, à vous, nu. Nu et deux fois debout, deux fois tendu vers un ciel entrevu, le septième forcément.

Vous n’avez pas remarqué mon silence, mais peut-être mes yeux devenus rêveurs, et leur fuite en imagination. J’ai effleuré vos cheveux, je me suis emparée de leurs boucles et j’y ai entortillé mes doigts. Votre visage s’est relâché, un soupir est passé sur vos traits, une attente. Mon regard s’est perdu dans la rue passante, sans percevoir les gens crachés par la bouche de métro.

Je vous ai vu nu.

Souriant et déjà triomphant, un peu étonné de vous trouver  dans cette chambre que je ne connais pas. Je vous ai contemplé à loisir, puisque vous m’apparteniez comme le reflet d’un songe. Je vous ai voulu là, dépouillé de vos artifices. Votre peau avait des tons de vieil albâtre, et il n’était pas de plus vivant que vous. J’ai apprécié la chute de votre dos vers vos fesses, la vigueur de vos jambes, le décroché de vos hanches, la poitrine discrètement renflée, votre sexe dressé vers un horizon plus élevé.

Je vous ai vu nu.

Et puis je suis revenue à notre conversation. Vous parliez de vos voyages. J’ai des envies de croissant sur le Bosphore.


Et de vous, nu.

mercredi 16 octobre 2013

Tirésias

Un froissement a déchiré les lambeaux de mon sommeil. Il fait bon et doux sous la couette. Le réveil me désoriente, il me faut un moment pour regagner le monde des vivants. Dans la blême lueur de ce matin d’automne mon corps me parait lourd et tendu. Je referme les yeux pour dissiper les derniers voiles de mes rêves. Un glissement se produit à mes côtés. Le chat, déjà, venu réclamer sa pitance ? Une main vient se poser sur ma cuisse. Les doigts sont légers  et ma jambe semble pesante, et terriblement poilue. Il y a une femme, plutôt jeune, dans le lit. Je ne me souviens pas d’elle, mais elle partage la même tiédeur paresseuse et son geste indique entre nous une intimité.

Je reprends lentement conscience de mon corps, je me réintègre. L’inconnue me caresse. Elle a des cheveux blonds mi-long étalés sur l’oreiller, je ne vois pas son visage. Elle progresse vers mon aine et s’empare d’une belle érection matinale. Il faut croire que nous nous connaissons assez bien. Mes tétons se durcissent à me faire mal. La diablesse enveloppe mon gland, le titille avec douceur. Je pose une main sur une hanche délicate. Il y a des rondeurs bien appétissantes par là-bas. J’approche ma bouche de la courbe de son épaule et je dépose un baiser mordillant près de son cou. Un soupir répond à l’invite, sa main s’empare de ma queue. Ah, c’est bon ! je vais à la rencontre d’une toison soigneusement élaguée. Sa cuisse s’écarte un peu pour me livrer un passage, et je pars en expédition dans de sensibles moiteurs. Elle enveloppe mon sexe de va-et-vient languissants. Je parcours avec tendresse des lèvres humides, un clitoris qui semble, lui, bien réveillé, petit bouton tout dur sous la pulpe prudente de mes doigts. J’entends un souffle plus long échapper de ma voisine. Apparemment, elle aime. Sans cesser mes cajoleries, je captive un sein, et je prends un téton dans la bouche. Elle n’a toujours pas tourné la tête, mais son souffle s’accélère, s’approfondit encore. Mon index se faufile dans son vagin, mon pouce effleure toujours son clitoris. Majeur vient rejoindre son frère et nous patinons dans la cyprine. Elle est dans de bonnes dispositions, ma compagne anonyme. Qu’à cela ne tienne, je le suis aussi. J’échappe à sa main diabolique et je plonge une langue triomphante où j’ai mis mon pouce. Elle gémit. Je goûte à la douceur de ses lèvres, texture souple, parfum animal et salé. Il me semble que mes papilles se hérissent, que ma langue devient un peu râpeuse, un peu sauvage, envahissante. Je décris des huit à l’intérieur de sa chatte, je picore son petit bouton, je le prends dans ma bouche pour l’agacer de plus près. Un tremblotement dans ses jambes m’annonce un orgasme, et la belle s’abandonne dans un halètement. J’ai plus que jamais la gaule, mon envie de pisser ravalée au rang des détails futiles. Je pose un baiser barbouillé de mouille sur son nombril, elle rit doucement. Elle a l’air heureux, maintenant que je peux voir son minois. Des yeux noirs ou marron très foncés, un visage clair, ouvert, de jolis plis au coin du regard, près de la bouche. Elle rigole plus souvent qu’elle ne fait la moue. Elle a une délicieuse fossette, une seule, en bas de la joue droite.

Elle se redresse, m’allonge, et enjambe ma tête. Elle a visiblement envie que je recommence. Je replace mes deux doigts dans son vagin, ma langue revient se poser sur son clitoris. Mon pouce vient toquer à son petit trou. D’un grognement, elle approuve. Bien, on va être très amis tous les deux. Sa bouche enserre mon gland et glisse ma queue vers sa glotte. Le velours humide de son palais et de ses joues coulisse le long de ma queue, elle musarde, me ressort, lèche lentement la longueur de mon sexe, s’attarde sur la couronne de mon gland, promène une langue espiègle sur mon bout. En même temps, elle écartèle des lèvres dégoulinantes au-dessus des miennes, elle se cambre sur mon doigt coulé dans son anus. A mesure que ma gloutonnerie gagne son petit intérieur, elle m’engloutit, me gobe, elle s’aide de la main, écarte les doigts pour m’avaler plus profond. Ah, sorcière ! c’est que tu sais donner du bonheur, toi. J’ai d’autres prétentions. Mes deux mains sur ses cuisses donnent le signal de la relève. Docile, elle pivote et vient empaler son ventre gourmand sur ma queue. Danse, enchanteuse inconnue, danse mon désir et le tien. Je sens le fourreau de tes muqueuses accueillantes s’écarter sur mon sexe planté dans ton corps, prends-moi entier, cueille-moi dans les profondeurs embrouillées de ta fiévreuse cavité. Sens comme nous nous emboîtons bien. Serre tes muscles, retiens-moi et laisse-moi glisser comme à regret pour me saisir à nouveau, m’absorber encore, encore, encore. Et tandis que je m’abîme, tu sombres dans les cieux. Combien y en a-t-il déjà ? Sept ?

L’orgasme la saisit et étrangle mon sexe. Je sens le goulet d’un spasme enserrer mon abdomen. Pas maintenant, ensorceleuse, pas maintenant. Elle glisse pantelante, dans les crispations de son acmé. Elle me libère et gît, soufflet d’une forge encore brûlante. Je caresse son visage émerveillé. En quelques souffles, elle se redresse, s’agenouille et me présente une croupe rebondie. Ah, diablesse, visiter à nouveau tes moiteurs ! Je m’enfonce à délices dans son sexe ouvert. Mon pouce vient agacer sa petite porte d’entrée. Je veux ton étroitesse et ses constrictions, je veux ton cul, démone. La tête sur le matelas, elle plaque deux mains décidées sur ses fesses, les écarte. L’invitation est claire. Je place mon gland inassouvi contre son anneau brun et je m’introduis lentement. Elle pousse un long soupir et tend un peu plus son cul résolu vers ma queue. Ah l’étreinte incomparable de ton cul ! Les affres de ton plaisir suspendu au risque de la douleur, la détresse de ton ventre envahi et offert. Je goûte ton souci jusqu’à la lie, je plaide pour nos voluptés communes à grands coups de reins. Prends et donne sur le fil de ton désarroi. Et du tréfonds de mes couilles à la transe de mes muscles bandés, je sens monter une crue furieuse. Mon ventre lutte et se soumet, je glisse et je me cramponne à tes rondeurs impatientes, et j’explose dans le sanglot de tes dernières convulsions. Aveugle, sourd, insensible, tout entier résumé à mon bout de chair gorgé de sang et de sperme, planté dans tes humeurs goulues, je me suspends à ces quelques secondes de plaisir et je perds pied, tête et raison.


Je me réveille au son languissant de la radio. A mes côtés, des cheveux blonds s’étalent sur un oreiller. Deux yeux presque noirs et un sein matinal me contemplent en souriant.

--   Tu as bien dormi ? Tu t’agitais beaucoup.

---     Un rêve. Tu sais quoi ? Tirésias a menti.

--      Drôle de réflexion au réveil, de quoi parles-tu ?

--     Tirésias, le devin, fut changé en femme pour sept ans, sa punition pour avoir séparé deux serpents qui s’accouplaient. A l’issue de son châtiment, il fut appelé à arbitrer une querelle entre Zeus et Héra. L’un prétendait que les femmes tirent plus de plaisir de l’acte charnel, l’autre que ce sont les hommes. Tirésias avait fait l’expérience des deux, on lui demanda donc son avis. Il répondit que ce sont les hommes. Il flattait Zeus, tout en donnant raison à Héra.

--    Pourquoi me racontes-tu ça, de bon matin ?

--    Parce qu’il a menti. J’en suis sûre maintenant.