samedi 5 janvier 2013

Nénuphars

Mon amour, voilà treize lunes que tu es parti. Treize longues lunes, le rythme que mon corps connait le mieux. Dans le jardin où se balancent paresseusement les palmes, les nénuphars font des tâches laiteuses sur l’obscurité de l’étang. Des animaux crient dans la nuit, la ville bruisse de fêtes lointaines, et moi je me morfonds sur une natte. Des rouleaux errent sur la terrasse au gré d’une brise capricieuse et lourde venue du désert. J’ai renvoyé la musicienne et son luth. La pierre à encre et le calame finissent de sécher dans l’air assoiffé.

Mon amour, ne reviens pas. Où que tu sois ne reviens pas. Je suis lasse de t’attendre, je suis lasse de tout. Tu as quitté ta sœur, ton épouse, pour la guerre, tu es parti le sourire aux lèvres pour cette bataille et moi je ne t’attends plus. Les saisons ont passé. Chémou a déposé ses vents brûlants sur les rives, les barques lentes ont cherché en vain le courant, les hommes ont pesé sur les rames. Puis tout s’est arrêté et la crue victorieuse a regonflé le flot, envahi les canaux, apporté le limon généreux dans les champs inondés. Les prêtres ont arbitré les querelles, l’eau s’est retirée et on a semé l’orge et le blé. Les laboureurs ont sorti leurs bœufs, la terre s’est laissée ensemencer. Les yeux des embarcations sont revenus guetter le fleuve et ses pièges. Les champs alanguis se sont prêtés à la moisson, les cours ont lancé dans le vent des nuages de poussière, on a rentré les récoltes.
Les nénuphars se balancent à peine dans le bassin. Depuis que tu es parti, tout s’est arrêté. Le jardin semble garder ses trésors pour ton retour, les serviteurs se trainent au long des allées, je suis devenue une ombre nonchalante et tardive. Nul n’a apporté de nouvelles, je sais seulement que tu n’es pas mort. Je sais que tu es loin, que tu tiens fermement ta lance et ton glaive, et ma main sur le calame s’amollit, se fane. Treize lunes, trois saisons et je n’ai plus l’espoir de te voir. Mon frère, mon époux, ne reviens pas. Où que tu sois ne reviens pas.
Mon père est mort au milieu d’Akhet. J’ai donné son corps à la Maison des morts et je l’ai conduit à sa belle tombe. Le prêtre lui a ouvert les yeux et la bouche et nous l’avons abandonné à son dernier banquet. Mon cœur n’est pas triste, mon père était un juste, son âme ne devait pas peser plus lourd qu’une plume. Je vais souvent lui porter des offrandes. Notre intendant administre sagement ses biens.
Voilà treize longues lunes que tu es parti et nous sommes à nouveau à la fin de Chémou. Mon frère, mon époux, ne reviens pas. Où que tu sois ne reviens pas. Je n’attends plus ton retour. Dans les grandes pièces de cette belle demeure, les tentures de lin pendent sans souffle. Il n’y a plus d’amour dans mon cœur pour toi. Le lit est seul, la maison est hantée d’âmes languides. Je partirai bientôt pour un des beaux domaines de mon père et je laisserai les palmes audacieuses, les nénuphars endormis.
Tu as choisi de suivre ta lance victorieuse, et tu n’es pas revenu. Qu’elle soit ta compagne, ta sœur et ton épouse.

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