mardi 2 janvier 2018

L'incandescent

Quand tes bras ronds m’ont attirée contre toi, quand ta bouche si grande a recouvert la mienne, quand ta langue rose a effleuré la mienne, j’ai senti dans mon dos le relief de la porte cochère, j’ai senti contre mon ventre la rigidité de ton désir. Ta main tenait ma nuque, l’autre mes reins. Nos corps se sont trouvés dans cette implacable collision.
Quand tu t’es dessapé sans manières et que tu t’es tenu nu devant moi, je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Oubliés les éphèbes et leurs proportions parfaites, tu étais magnifique. Ta peau prenait des reflets mauves dans la pénombre, tes doigts entrelaçaient les miens, ombres jumelles. J’ai enlevé mes vêtements, je me suis allongée et j’ai ouvert les cuisses. Les yeux plantés dans les miens, ton membre planté dans mon ventre, le septième ciel au fond de l’abîme. Tu voulais tout de moi, je t’ai tout donné et tout pris. Pris tes courbes et ta peau douce, pris tes lèvres et ta langue et tes doigts et ton sexe vorace, pris ton temps et le peu de bon sens qu’il nous restait. Rien d’autre n’avait d’importance que nous deux, nous deux emmêlés, nous deux imbriqués. Nous nous endormions l’un dans l’autre, l’un sur l’autre, et nous nous réveillions pour recommencer. Je m’échappais pour être avec toi, quelques minutes. L’été allégeait nos tenues, nos impatiences nous les arrachaient des mains. Rien d’autre n’avait d’intérêt que ta peau, ton odeur, tes mains sur moi.
Le feu couvait sans cesse entre nous. Chaque discussion s’interrompait sur un baiser, un baiser appelait une caresse, une caresse produisait un soupir, un soupir nous faisait basculer. Ma peau se marbrait des marques de nos ébats, et je ne cachais même plus les traces de nos emportements. Je promenais partout les lourds parfums de nos obsessions, je portais ton odeur sur moi, promesse d’autres fracas, je sentais la baise et le stupre. J’allais rédiger des articles, le menton collant de ton sperme, et je léchais, tout l’après-midi, ton goût sur le bout de ma langue. Aux commentaires, j’ai répondu d’un sourire béat, encore affamé. Et je repartais vers toi, tirer de ton gland si rond d’autres larmes de jouissance.
Mon air provenait de tes poumons, ta salive étanchait ma soif, le satin de ton membre dans ma bouche me rassasiait, je ne respirais plus que ta peau et ta voix était ma seule musique. Le rythme de nos corps marquait ma cadence, les battements de cette pompe qui répandait sa lave dans mes reins, soulevait mes cuisses à ta rencontre, et jaillissait dans un cri ruisselant. Je voyais d’inquiétantes ombres passer dans tes yeux noirs. Tu posais ta main si sombre sur mon ventre si blanc et tu disais que c’était beau. Quelques semaines. Le temps coulait au long de mes jambes, implacable clepsydre, et tu en léchais chaque goutte.
Tu me traitais de chatte infernale, et tu me renversais sur le lit trop étroit pour parsemer mon dos de baisers de libellule. Puis quand la torture te tourmentait trop, tu t’enfonçais dans mon ventre avide et nous nous enfoncions ensemble dans les flammes. Je contemplais cet incendie, à peine consciente, pourtant consciente, qu’un jour, tout s’arrêterait. Pour toi, pour moi. Pour nous.
Nous deux, ce n’était rien. Je te regardais et je ne voyais que toi. Nous n’étions pas un couple, mais un tout, une seule chair et  une seule âme, plus grandes, c’est tout. Nous deux, ça n’existait pas. Cet incendie rongeait tout et nous nous y jetions dans des râles de joie. La jouissance nous saisissait à l’unisson. Je ne savais plus où je commençais, où tu finissais. Il me semblait que mes orgasmes te secouaient, il me semblait que tes spasmes m’achevaient, je sentais revenir en moi chacune de tes érections, et le sang m’emplissait en d’obscures contrées où ce n’était plus toi, mais moi qui m’abîmais en de plaisantes moiteurs. J’ai versé des larmes de plaisir sur ta poitrine.
La vie ordinaire est revenue, celle dont nous ne voulions pas, et elle a planté ses crocs dans nos ardeurs. Je n’imaginais pas plus être séparée de toi qu’être avec toi. Cela m’a aidée sans doute. Nos discussions n’avaient aucun sens. Tu voulais continuer, et rien n’avait commencé. Le présent enchanté s’arrêtait. Je trouvais injuste de me sentir plus forte que toi quand tu t’es tu. Plus tard, j’ai entendu les sanglots dans ta voix et j’ai compris. Je me consumais en toi et j’ai sorti mes instruments de bourreau. Je nous ai exécutés. Chaque mot m’a lacérée, et c’est moi qui les ai prononcés. Je nous ai amputés l’un de l’autre. Une dernière fois, je t’ai fait basculer sur le lit, une dernière fois, je t’ai chevauché jusqu’à la glorieuse agonie, une dernière fois, j’ai planté mon regard dans les ombres liquides, inquiétantes de tes yeux noirs et je les ai vus s'emplir de larmes. J’ai fermé la porte sur toi, les cuisses trempées de nos fluides mêlés.

Puis je me suis noyée dans l’abysse où je m’étais jetée, seule, pour n’être plus ta chair et ton âme. J’ai pris des trains indifférents, j’ai griffonné des notes inutiles, ânonné d’insignifiantes notions, rempli d’absurdes pages. J’ai oublié la géographie de mon corps, où tu avais posé tant de caresses, j’ai oublié l’acuité de mon esprit, où tu ne me donnais plus la réplique. J’étais vide de larmes, je n’étais plus que la plaie de ton absence. Mais je me sentais vivante de souffrir autant de toi.

vendredi 22 décembre 2017

L'inattendu

Je t'avais demandé un endroit insolite pour cette rencontre. Au Panthéon, essoufflés de baisers, nous avons fait de délicieuses découvertes contre la tombe de Voltaire. Le grand homme n'eut pas approuvé ton enthousiasme en découvrant que je portais des bas, noirs. Il faut peu de choses pour émouvoir un homme. Quelques grammes de nylon suspendus à quelques grammes de dentelle suffisent.
Tu t'étais donné des défis pour te surpasser. Le marathon n'en était plus un, et tu disciplinais tes efforts dans des courses folles, des courses d'homme de fer. Cela t'avait donné un corps délié et dur à la fois. Tu avais appris à dépasser la douleur dans ton organisme saturé de fatigue. Baiser avec toi était simple et bon. Tu mettais au corps d'une autre la même scrupuleuse attention que tu t'appliquais à percevoir les signes les plus discrets. Avec l'enthousiasme heureux de ceux qui se font du bien, ensemble, nous roulions des draps à la moquette et du canapé au tapis. Nous avons fait voyager le lit devenu radeau, navire, au long de fleuves d'endorphine. Tu as bu mes naufrages, avalé mes redditions en riant.
Tu avais eu ton enfer, de ceux que je ne peux pas imaginer. Et cette brisure dans ta vie, au-delà de ton corps martyrisé, t'avait donné le goût de vivre et d'en jouir follement. Nos transports bouleversaient mes géographies familières. C'était un peu répétitif, aussi. Il me faut plus que quelques coups de boutoir pour enflammer mon cerveau et maintenir mon désir. Je te l'ai dit, et nous avons continué d'explorer nos ressorts et nos satiétés.
Je fus la première étonnée du jaillissement de cette fontaine. C'est si rare que j'avais tenu le phénomène et l'amant pour uniques, et peut-être fantasmés. Tu n'en tiras pas gloire et tu avais raison. Mes orgasmes ne sont pas plus violents quand ils sont inondés. Cela nous offrit un nouveau champ à explorer.
Tu m'as surprise une seconde fois, par l'acuité de ton propos. Toi, dont je connaissais le moindre relief et le moindre pli, tu ne m'avais pas ouvert ton esprit. Cette conversation à bâtons rompus m'a plus gratifiée qu'un bouquet de fleurs. Et surtout, à ce moment, tu te livrais vraiment. Ce jour-là, tu t'es mis à nu, plus impudique que jamais. Ce jour-là, j'ai éprouvé plus de tendresse que de désir. Puis les mots se sont tus, et nous avons repris notre périple autour de la chambre.

mercredi 20 décembre 2017

L'intranquille

Personne ne fut plus maladroit que vous pour déployer ses charmes. Vous êtes beau et vous le savez, et vous paraissiez intimidé. Peut-être le contexte, vous me l'avez fait remarquer. Vous poussière, moi étoile. Vous savez être convaincant et désarmant à la fois. Cette rencontre au sommet n'était qu'un prétexte et j'étais déjà ferrée, au bout de la ligne de votre sourire. Je vous observais dérouler votre scénario de séduction, et j'appréciais la jolie romance. Vous aviez de l'imagination, et cela me plait. Il y eut donc un rendez-vous au bord du canal. Vous essoufflé, en retard. Mes escarpins vous ont volé le peu d'air qu'il vous restait. Les tickets de la séance de cinéma à la main, vous m'avez entraînée sur les quais, pour discuter. Ces tickets que vous avez cherchés en maugréant devant l'employé du ciné. Je vous ai ramené à la poubelle où je vous avais vu les jeter. Vous vouliez vous punir. Vous punir, déjà, de moi ?
Vous m'avez avoué que vous n'aviez jamais mis dans votre lit une femme comme moi. Devais-je en être flattée ? J'ai ignoré ce commentaire embarrassé. Je vous ai écouté faire le deuil de vos amours passées. Et je me voyais figurer dans cette galerie de portraits. Je suis un excellent pansement, et je vous ai laissé user de cette faculté de réparer. Vous ne regrettiez pas vos trahisons, mais vos échecs. Je vous ai caché cet autre amant qui avait pris un bout de mon âme et j'ai commencé à inventer notre fin.
Nos chairs se joignaient glorieusement. Tendu et inspiré, vous avez contemplé mes frissons, vous vous êtes repu de mes extases. Vous auriez pu vous émouvoir de mes naufrages. Vous étiez flatté. Cette fatuité me garda de sombrer dans vos yeux clairs. J'étais folle de vous, captée, captive, c'était bien assez.
Il vous fallait aussi la comédie d'une certaine normalité. Je n'ai pas su vous cacher combien j'étais horrifiée que votre fils apprenne mon existence. Je suis une ombre, et je préfère le silence. Toute forme de conjugalité me répugne. Je vous ai appris à vous taire, je vous ai appris à lâcher ma main, puis à ne pas la prendre. Je vous ai appris à dormir seul, dans les draps froissés.
J'ai goûté avant vous, bien avant vous, l'amertume de notre fin. Il fallait vous pousser dans vos derniers retranchements pour que vous développiez vos plus puissants arômes. Je vous ai mené, semaine après semaine, à la conclusion. Et je me suis enivrée de cette note finale, la plus tranchante.
Quand nous étions séparés, je vous ai écrit. Je ne sais pas si vous avez lu mon histoire, et à vrai dire, je m'en fous. Seule comptait la chute. Vous aviez peur de la poussière sur nos attachements, et vous êtes tombé dans un autre sourire.
J'ai mis de longues semaines à me débarrasser de votre corps contre le mien. Ma peau tout entière hurlait pour vos caresses, mes mains vous ont cherché, ma bouche ne vous a pas trouvé. Il eut été trop salope de vous confesser que, de tous les moments que nous avons passés ensemble, deux ont marqué ma mémoire. Le soir où vous m'avez collée sur votre table pour me prendre comme un hussard, et celui où je vous ai lancé dans une course folle à vélo.
Voilà. Vos yeux clairs, l'impérieuse émanation de votre désir, votre peau si douce et vos bras si durs, votre sourire triste et tous vos actes manqués, tout s'estompe. Votre sexe planté en moi, brutal si j'avais été moins accueillante et moins affamée de vous, mes cuisses en feu après des kilomètres de course, c'est tout ce qu'il reste de vous. Et quelques morceaux de musique.

mardi 12 décembre 2017

L'impertinent

C’est peut-être dans votre sourire, peut-être dans vos yeux, peut-être votre sourire qui éclaire vos yeux. Il faut un esprit affûté pour être à ce point salope et jamais vulgaire. Ou pour mettre autant de distinction dans l’impertinence de vos désirs. Vous m’avez toujours fait rire, et souvent déroutée. Il est rare que je fasse assaut d’éloquence, mais vous avez toujours remporté nos joutes verbales comme nos parties de poker. Sauf qu’au poker, je fais exprès de perdre. Les enjeux étaient trop tentants. Il suffisait sans doute de mettre cette dragée au bout de nos parties émaillées de carrés de chocolat.

Je n’aime pas les barbes et je vous avais prévenu. Mais votre corps a des courbes et des creux délicieusement féminins. J’ai fait la rencontre de nos intérêts communs entre votre taille fine et les collines de vos fesses. Etre attachée ne me procure aucun plaisir, être bâillonnée fut une douloureuse tentation. Je préférais vos membres écartelés à mon lit et votre bouche inaccessible. User de vous, abuser de vous, je vous ai eu putain, je me suis rêvée maquerelle. Nous jouions de la confusion des genres. Je suis devenue votre maîtresse grâce à vos espiègleries et vous avez eu la joyeuse initiative de me les écrire.

Vous ne pouviez pas repartir avec les marques de mes emportements sur votre peau si fragile, aussi la cravache ne fit souvent que vous caresser et vous tenter. Comme une promesse inachevée, j’ai retenu mes coups, comme un regret, je ne vous ai jamais vraiment fait sentir cette férule. Vous ai-je d’ailleurs soumis ? Tout était jeu avec vous. J’ai été surprise des efforts que vous avez consentis pour me tendre vos fesses, et l’anneau avide d’hommages que vous me reprochiez de négliger. Je vous ai offert ce que vous demandiez, et le souvenir de votre jouissance m’émeut encore. Je suis allée chercher dans votre fondement l’agonie d’un autre orgasme auquel peu d’hommes se livrent. Vous m’apparteniez, et à ce moment précis, je n’ai chéri personne plus que vous. Les instants passent, la mémoire de votre corps abandonné à l’extase perdure.

mercredi 6 décembre 2017

L'imprévu

Il fallait que je repasse par les lieux que nous avons hantés, sentir si le fantôme de ta main dans la mienne s’y attardait. Certains endroits sont des blessures, et celle-ci m’a lacérée.

Nous avons dialogué dans le soir, alors que mon corps n’était pas repu de l’amant lamentable que je venais de quitter. Certains hommes, trop sûrs de leur art de faire jouir, ne s’attardent pas assez au plaisir de leur maitresse. Celui-là ne m’a jamais revue, il m’avait ratée. J’étais triste sans doute, de m’être livrée à d’inutiles tentatives d’atteindre le nirvana. Tu m’as parlé, je ne me souviens pas de quoi, mais je me souviens que ta voix m’apaisait. Et au milieu de la nuit, comme ça, tu m’as proposé de me rejoindre. Ton sourire incertain, le doute dans ta voix, nous deux installés dans le salon, à distance. Je m’étais lovée dans le canapé et tu fumais. Et tu me parlais encore. Une heure, deux heures, tu m’as bercée dans tes mots. C’est moi qui me suis approchée. Je voulais faire durer le temps avant le premier baiser, prendre une dernière inspiration avant de plonger. Ma main sur ta joue, ta main dans mon cou. Sur une impulsion, je me suis jetée à l’eau, dans tes bras, à corps perdu.

Il faut une tendre patience pour découvrir une peau. Tu pris le temps de faire connaissance avec la mienne. Et puis tu es revenu. Cette envie m’a surprise. Nous nous étions possédés, et je ne pensais pas que tu prendrais le goût de moi. J’ai retrouvé avec bonheur tes embrassements. Je t’ai accueilli, plus ou moins parée, plus ou moins préparée. Nous nous jetions l’un sur l’autre, dès l’entrée, et nous roulions sur les murs, avides, en transe. Tu me serrais à m’écraser, je te grimpais dessus. Il me semblait que j’allais dissoudre mes vêtements, que tu allais les percer de ton impatience. Mais ni acide ni lame, nous arrachions les étoffes qui nous faisaient obstacle et nous roulions, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre. Apaisés, mais pas assouvis, nous nous retrouvions dans d’inlassables caresses.

Tu es revenu, quand d’autres attachements ont chassé les amants que je consommais. Toi seul, et cet autre à qui j’ai tout tu, toi et moi, lui et toi. Je me suis consumée de ne pas aimer assez fort pour regretter la fin de cette jolie passade. Tu t’inquiétais que je n’aime pas. Tu me demandais comment fait-on pour ne pas aimer ? Comment s’empêcher de tomber amoureux ? 

Tu me serrais si fort que j’en tremblais. Et ta bouche magicienne descendait, descendait au long de mon ventre pour m’agiter encore. Là où d’autres vont droit au fait, là où tu savais si bien aborder mon plaisir, tu explorais, arpentais, cheminais au long de mes lèvres. Je protestais contre cette gourmande lenteur. Tu écartais mes arguments d’un coup d’œil amusé et tu reprenais ton périple au long de mes nerfs. Quand je frissonnais d’anticipation, tu me naufrageais de quelques coups de langue.

Tu as parfois exigé ma bouche, parfois réclamé le fourreau de mon ventre. Tu emprisonnais mes mains dans les tiennes, et pour une fois, une fois seulement, je me suis sentie en sécurité, labourée et promise. J’ai contenu mes mots, pas mes caresses. Je ne me lassais pas de tes membres si blancs, abandonnés à mes draps dans les lourdes odeurs de stupre.

Le désir de ta présence fait couler une lave inutile dans mes reins, une impudique humidité me rappelle que j’ai toujours hâte de ton poids sur moi. Et ton absence est trop légère.

Comment fait-on pour ne pas aimer ? On se tait. Et on retient sa tendresse.

dimanche 3 décembre 2017

L'invitation

Vous m’aviez conviée chez vous pour que nous fassions connaissance. Etonné que j’accepte, vous aviez tenu à me rassurer sur votre savoir-vivre. Je n’avais pas le moindre doute à ce sujet, ou nous nous serions retrouvés dans un endroit plus convenu, et public. Vous m’avez accueillie avec une lueur timide dans le regard. Timide et hardie, surprenant mélange. Un verre du vin que j’avais apporté à la main, nous avons devisé aimablement. Posée sur une chaise en face de vous, je savais que je ne prendrai ni vos lèvres ni votre main.  Vous ne m’attiriez pas. Votre conversation était spirituelle. Mais je ne suis pas tombée dans votre sourire, c’est tout.
Je ne vous l’ai pas dit, mais vous vous êtes beaucoup livré, ce soir-là. Je sais de votre vie des détails qu’on ne partage pas avec des inconnues, fussent-elles à votre goût. Car à votre goût, je l’étais. Votre bouche me dévorait plus que vos yeux et je vous voyais saliver. Avec toute la retenue dont vous étiez capable, vous attendiez que je me décide. L’instant passa, je confirmai mon départ. Cela vous peina. Cette soirée pleine de promesses ne les avait pas tenues. J’avais envisagé que vos draps me connaissent, si vous me plaisiez. Vous aviez pris le risque que la porte se referme sur moi sans avoir effleuré ma peau. Alors vous m’avez avoué votre désir, l’air vaincu. J’ai caressé votre joue avec un sourire et j’ai pris mon sac. Est-ce le vin qui ranima votre hardiesse ? Vous avez demandé à voir mes seins, sur le motif que vous les deviniez beaux. Un cadeau d’adieu, car nous ne nous reverrions pas. Je vous ai souhaité bonne chance dans votre quête d’une compagne de galipettes. Et vous avez réitéré votre requête. Pourquoi y ai-je accédé ? Le défi dans vos yeux peut-être. Vous aviez terriblement envie que je cède et vous tentiez une dernière manœuvre. Je vous ai regardé, et j’ai défait mes vêtements. Je me suis tenue devant vous. Votre bouche s’est arrondie. Vous avez tendu la main. J’ai dit non. En soupirant, vous avez tenté un geste que j’ai esquivé. Vous avez essayé de me voler un baiser. Cette fois, un pincement de lèvres vous a arrêté. Je me suis revêtue et j’ai quitté votre logis.

Nous ne nous sommes jamais croisés à nouveau. Je ne suis pas sûre que je vous reconnaitrais dans la rue. Mais ce souvenir déverse d’étranges frissons au creux de mes reins.

mercredi 1 novembre 2017

Deirdre

— C’est une catin que tu m’offres, Conor ! Belle récompense en vérité !
— Tu es un imbécile, Eogan, catin ou pas, je t’offre la plus belle femme du pays.

Le roi et son capitaine se disputent. Ils se doutent que je les entends, mais ils ne baisseront pas la voix. Je ne suis plus rien, après tout, qu’une fontaine âpre et salée, un puits infertile de larmes. Il fut un temps où j’étais belle, oui, la plus belle des femmes du pays.
Le roi d’Ulaid avait épousé Nessa, qui avait eu auparavant un fils du druide Cathbad. Le pays était perpétuellement en guerre contre ses voisins, surtout le Connacht. La reine convainquit son mari de laisser le trône un an à son beau-fils, pour l’éprouver. Conor amena la paix et fit si bien que ni le peuple, ni l’assemblée des guerriers, et encore moins les druides n’envisagèrent de laisser revenir l’ancien roi. Celui-ci s’inclina. Et de fait, Conor était un bon roi. Il était jeune et il était bien conseillé. Cathbad se tenait près de lui, et Cathbad tenait tous les druides du pays. L’Ulaid est un pays magnifique, et cette contrée ne demandait qu’à prospérer. Le nouveau souverain gouvernait avec sagesse et droiture, il gardait ses guerriers habiles au maniement des armes en organisant joutes et tournois, ou en allant prêter main forte à ses voisins contre d’autres voisins. Son alliance était changeante, mais elle était souvent décisive. Le Ard Ri, le haut-roi d’Irlande, le salua à l’égal des autres princes de l’île. Conor était jeune, vigoureux et sage. C’était un bon roi.
Comme il fêtait le retour du printemps avec ses hommes réunis pour un banquet, on entendit un cri affreux, glaçant. Tous se tournèrent pour savoir d’où provenait ce son, effrayés à l’idée d’avoir perçu l’appel d’une banshee. On amena ma mère, qui était grosse. Les femmes dirent que le cri provenait de son ventre. Cathbad fut appelé pour rendre un oracle. Et il prophétisa :
— l'enfant qui va naître de cette femme sera la plus belle des femmes, les cheveux comme les blés, le teint comme le lait, les yeux comme le ciel de printemps et comme la mer d’Irlande, bleus, verts et gris. Et elle conduira l’Ulaid à sa perte, car son chemin est un torrent de larmes et de sang.

Les guerriers du roi voulurent tuer ma mère, mais Cathbad refusa. Et Conor refusa aussi. Il voulait pour lui la plus belle des femmes, comme il avait les plus grands guerriers, les meilleurs chiens, les beaux chevaux, les plus habiles cochers, les armes les plus redoutables. Le druide et le roi avaient parlé, les guerriers s’inclinèrent en grommelant.
A ma naissance, je fus emmenée dans une ferme isolée et confiée à un couple de braves gens. Je n’ai jamais vu mon père ni ma mère. Je grandissais dans un monde entouré d’un mur. Cette clôture était symbolique, elle marquait la limite de notre domaine, empêchait nos bêtes de divaguer, et les étrangers d’approcher. C’était une vie simple et douce. Mes parents nourriciers s’occupèrent de moi avec patience, même s’ils ne me donnèrent pas beaucoup d’affection. Nous ne manquions de rien. Le roi passait parfois me voir, sans se montrer. Il disait à Cathbad que les forêts d’Irlande ne sont pas plus denses que ma chevelure, les blés pas plus rayonnants que mes mèches blondes, les fruits de sa terre pas plus délicieux que mes joues roses, ses collines pas plus douces que les courbes délicates de mes seins et de mes cuisses. Il veillait sur moi, en maître avisé. On oublia la prophétie de Cathbad, le pays était prospère comme une jeune fille dans la fleur de son printemps.
Les ciels d’Irlande sont changeants, et ils étaient mon univers, bien plus que notre domaine dans son mur. Je ne souffrais pas de ma solitude ni d’enfermement, je chevauchais inlassablement les nuages. Tête nue, le visage exposé à toutes les brises, je buvais dans la pluie les embruns, les ruisseaux, les saisons. Je me nourrissais d’éther et je chantais avec les averses, mêlant mes airs au martèlement des gouttes, au ruissellement du dégel. Je mâchais des flocons, me rassasiais de cristaux, je fredonnais en faisant craquer le verglas. 
J’avançais en âge, ignorante des projets du roi. Conor se lassait de sa reine, aucune concubine ne trouvait grâce à ses yeux et il décida bientôt que j’étais prête à réchauffer sa couche. Il tergiversa un peu sur la conduite à tenir, puis décida d’envoyer ses neveux me chercher. Il leur faisait confiance, il les avait élevés près de lui et en avait fait de bons combattants. 
C’était l’hiver. Les premières neiges étaient tombées juste après Samain. On avait égorgé un veau né trop tôt dans la saison, qui ne passerait pas les froids trop rudes. Nous avions besoin de viande. Je vis un corbeau se poser sur la flaque de sang frais, déjà en train de durcir sur le sol immaculé.
Un grand bruit se fit entendre, comme nous n’en avions jamais perçu, les sons lourds et grossiers d’une escorte armée. A la tête de la bande, trois hommes. Et entre deux fiers guerriers, lui, les cheveux aussi noirs que la plume d’un corbeau, les joues avivées par le froid, rouges de sang vaillant, son teint clair comme un matin d’hiver. Un amour de jeune fille. Mon cœur bondit sous mes seins, et mon visage se couvrit de larmes. Du sang, des larmes, déjà.
Les fils d’Usnech venaient me prendre pour m’amener à leur roi. Sans un mot, mes gardiens me confièrent avec un paquet de hardes aux hommes-liges. On me posa rudement sur un char et nous primes le chemin d’Emain Macha, toujours en silence. Les farouches guerriers détournaient la tête pour ne pas me dévisager. Certains se rappelaient la sinistre prédiction de Cathbad, tous me savaient destinée à la couche de Conor. Ils ne me parlaient ni ne me voyaient. A leur tête, se tenaient les trois frères, aussi droits que leurs lances, fiers de la foi jurée et gardée. Pauvres fous ! 
On m’enferma à nouveau, sous la garde de Leborcham, qu’on disait sorcière. Elle aussi était toute dévouée au souverain, même si elle voyait d’un mauvais œil l’arrivée d’une donzelle qui détournerait encore un peu plus Conor de son épouse. C’était aussi une femme rude et impérieuse. Elle devait me préparer à mon sort, elle se contenta de m’ordonner de me résigner. Je n’étais pas farouche ni têtue, et je ne savais pas que j’étais belle. En vérité, assez belle pour tenter tous les hommes du souverain, et les damner.
Cathbad harcelait Conor pour qu’il renonce à me prendre comme concubine. Il lui remémorait sa prophétie, il usait de ses pouvoirs de druide, et de ses arguments de père. Depuis des années qu’il se tenait derrière le trône, et parfois même devant, le conseiller avait une emprise terrible sur le souverain, et sur le fils. Il lui rappelait qu’il était un bon roi pour un pays prospère, et que ma possession ferait la ruine de l’Ulaid, il lui enjoignait de m’exiler, ou mieux, de faire de moi une monnaie d’échange. Le souverain écoutait son ministre, et son père, mais il ne se décidait pas. 
De ma prison, on entendait les bruits nombreux et affairés de la maison du maître d’Ulaid. Les banquets préparés pour les nombreux guerriers, les conciliabules des druides. Et parfois, s’élevait un chant, une voix d’homme merveilleuse, forte comme le mugissement d’un taureau, et douce comme le ruissellement du dégel. Je demandai à Leborcham qui chantait ainsi.
— C’est Noise, le neveu de Conor. Il a la plus belle voix qui soit. Toutes les filles sont amoureuses de lui quand il susurre une ritournelle, et tous les guerriers sont prêts à mourir quand il entonne un refrain martial. Il est très bel homme, il faut dire, et très habile combattant, comme ses frères. Les meilleurs hommes du roi, ses neveux, et les plus fidèles.

Le lendemain, une complainte montait jusqu’à ma fenêtre. Je soulevai la tenture et tentai d’avancer ma tête par l’étroite ouverture dans la muraille. Je connaissais ce couplet, et je me joignis à l’air. Nos voix s’entrelaçaient et se mêlaient idéalement. J’apercevais la silhouette de Noise en bas. Il leva le regard.
— Jolie donzelle, car tu dois être aussi radieuse que ton chant, qui es-tu ? Je ne me souviens pas d’un si beau ramage.
— C’est que tu ne m’as guère parlé quand nous nous sommes rencontrés, pas plus que tu m’as regardée.
Il eut un mouvement de recul.
— Ah, c’est toi ! Tu n’es pas pour moi, ma belle, mais pour le roi.
— Le roi est vieux, et il ne chante pas aussi bien que toi.
— Peut-être, mais c’est à lui que je t’ai amenée.
— On verra.

Et le visage clair, les joues rouges, les cheveux noirs de Noise, le plus beau des fils d’Usnech, disparurent. 
Leborcham était fidèle à Conor, mais elle comprenait aussi les avertissements Cathbad. A me voir me glisser près de l’unique fenêtre de ma prison, chaque fois que retentissaient les airs de Noise, elle devina bien vite quel parti prendre. Ma gardienne me suggéra habilement un sort qui liait d’amour un homme. L’enchantement n’avait pas à être bien puissant. Déjà nos chants mêlés avaient jeté les bases d’un attachement entre le beau guerrier et moi. Tâtonnante, mais certaine de vouloir échapper à Conor, je m’exerçais mille fois sur la silhouette vague qui passait sous mon mur, ajoutant toujours mes notes aux siennes. Peu à peu, cette haute stature que je guettais tant s’approcha de ma fenêtre. Son timbre retentit. C’était un beau chant, mais un lai triste à mourir. Il disait l’amour impossible, la malédiction des amants séparés. Je lui répondis, et j’improvisai une aubade à la passion partagée, la ballade des amoureux réunis. Notre air devint un hymne à la gloire des sentiments éprouvés. Nos voix roulaient, s’emmêlaient, s’enchaînaient. Il me semblait pousser des ailes, pour m’enfuir de ma geôle. Une note céleste finit ce doux couplet. Derrière moi, Leborcham ruisselait de larmes.
Au matin, les trois fils d’Usnech forcèrent ma porte, attachèrent ma gardienne, sans doute pour lui épargner la fureur du roi, et m’entraînèrent avec eux. Ils me mirent sur une monture et nous nous enfuîmes au galop. Les guerriers d’Ulaid nous donnèrent la chasse, mais nous allions plus vite. Et puis, le jour où nous partîmes, l’alarme retentit dans le pays : le Connacht attaquait. Conor défendit son pays, avant de penser à retrouver sa belle et ses trois meilleurs hommes, ses neveux, en qui il avait toute confiance. 
Dans un petit port, nous payâmes notre passage vers Alba. Seule la mer entre nous pouvait retarder les efforts du roi pour me reprendre. Nous continuâmes ainsi notre route, vers les contreforts des âpres montagnes calédoniennes. Nous nous arrêtions dans de petits villages, évitions les endroits populeux où on parlerait de nous. Les fils d’Usnech choisirent de s’installer près de la tenure d’un petit seigneur, et se mirent à son service, pour la chasse et le combat. Heureux de gagner trois hommes forts et redoutables, celui-ci ne posa pas de questions. Je pris possession d’une humble demeure, juste assez vaste pour nous quatre. Commença alors une vie simple, proche de la misère, et la plus heureuse que j’ai connue.
Noise mêlait toujours ses refrains aux miens, que nous soyons l’un près de l’autre ou séparés. On le célébra rapidement pour ses dons. Il partait guerroyer – ou plutôt razzier quelques bêtes pour agrandir le troupeau de son maître – et chasser. Et il revenait en fredonnant des mots d’amour. J’étais libre, j’étais amoureuse, et je chantais tous les jours. Et j’étais toujours plus heureuse quand la belle voix de mon aimé soutenait mon couplet, lui donnait des ailes.
La contrée où nous avions élu domicile était plus âpre que la douce Irlande, mais nous étions ivres de bonheur. Nous étions réunis au prix d’un exil, sans avoir connu de vraies épreuves, cachés à l’ombre des montagnes d’Alba. Nous nous soûlions de caresses et de mots tendres, devenus idiots de félicité. Ces cieux étaient idéaux, puisqu’ils couvraient nos transports béats. Ils étaient froids et gris comme le fer d’une hache d’armes, mais nous ne voyions que les déchirures du soleil dans leur couverture métallique. Ils avaient l’éclat de nos émerveillements. Nous avions tranché tout lien avec nos familles, nos terres, notre langue, pour ce ravissement imbécile.
Nous goûtions notre bonheur tranquille comme s’il pouvait durer une éternité. Mais les amants ne sont-ils pas immortels ? Il nous semblait que cette existence pouvait se dérouler sans heurts jusqu’à nos vieux jours, et que nous franchirions les portes du Sidh appuyés l’un sur l’autre pour nous aimer encore dans l’au-delà. C’est du moins ce que mon aimé me murmurait, le soir, quand il m’entourait de ses bras. Pauvres fous ! On n’amuse pas le destin d’un sourire !
Le roi d’Alba vint chasser sur les terres de son homme-lige, le seigneur que servaient les fils d’Usnech. Il força loups et sangliers, au cœur de l’hiver, tous les jours, usant bêtes et traqueurs. Un soir, Noise revint tard, se tenant le côté droit. Il était blessé. Une laie avait tenté de l’embrocher, tandis qu’à ses côtés le souverain brandissait son épieu. Je soignai l’estafilade en chantonnant des encouragements à mon grand guerrier rieur. Il se tortillait en protestant contre mes chatouilles, lui qui avait vu des plaies bien plus graves. Il n’en avait pas connu, ses adversaires n’avaient jamais réussi à le toucher sérieusement. Nous nous endormîmes, serrés l’un contre l’autre.
Au matin, Noise se préparait à partir pour une nouvelle chasse, pansé par mes soins, quand nous entendîmes des hommes approcher. C’était l’intendant du roi, qui apportait des cadeaux, pour remercier mon amant de son aide décisive dans la mise à mort de la laie, saluer sa bravoure, et compenser sa blessure. Je me retirai dans notre maisonnette, mais le serviteur entra. Il me vit, me fit une courbette, et posa sans un mot son paquet sur notre table. Puis il sortit. Dehors, il parla avec Noise et ils partirent ensemble.
Noise ne rentra pas le soir. Cela arrivait, son maître avait parfois besoin de lui pour une razzia ou une traque. Je l’attendis, puis me couchai, seule.
Au matin, un bruit de galop me fit sortir. Ce n’était pas mon bien-aimé, mais l’intendant accompagné d’un autre personnage. Celui-ci s’exclama :
– En vérité, tu avais raison ! Cette femme est la plus belle que j’aie vue !
Je le regardais sans comprendre. Le serviteur fronça les sourcils.
– Incline-toi devant le roi !
Je fis une courbette. Le souverain rit.
– Offre-moi d’entrer dans ta chaumière !
Je fis ce qu’il demandait. Son homme resta dehors.
– Tu es fort jolie. As-tu meilleure hospitalité à proposer à ton prince ?
Je le fixai.
– Allons, tu as sûrement un réconfort plus tangible à procurer ?
Je lui tendis un plat de viande salée et sortis le pain.
– Ce n’est pas de nourriture que j’ai faim.
Je fis un geste de dénégation. Il se leva.
– Tu es un mets de choix, royal, dirais-je.
Je répétai ma mimique. Il s’approcha. D’un mouvement vif, je brandis le couteau du pain. C’était une lame longue et large, affûtée par mes soins.
– Allons, la belle, pose ça, tu vas te faire mal.
Mais je ne bougeais pas. Je savais manier ce couteau. Le roi leva une paume apaisante.
– Paix, jeune femme. Je veux juste goûter à tes charmes. Personne n’en saura rien, ton compagnon est loin d’ici. Ne te vante pas d’avoir attrapé le souverain dans les fils blonds de ta chevelure, c’est tout. Et puis qui sait ? Si tu es à mon goût, je pourrais te prendre comme concubine et t’arracher à cette existence misérable. Que défends-tu ainsi ? Les femmes sont faites pour le délassement des hommes.

Je défendais mon bonheur, mon exil et mes projets aux côtés de mon bien-aimé. J’étais déterminée. Mon adversaire aussi. Il sortit un coutelas de chasse, et nous croisâmes le fer. Bien sûr, il eut le dessus, bien sûr il me désarma. C’était un combattant, pas moi. Et bien sûr, il me viola.
Noise revint au bout de quelques jours. Cette nuit-là, je pleurais en silence loin de lui sur notre couche. C’était la brèche d’un orage dans notre ciel toujours couvert, la déchirure d’un crépuscule qui masquait les éclaircies de notre bonheur.
On annonça une ambassade venue d’Irlande. Fergus avait épousé la sœur de son rival en même temps que sa cause et il était convaincu du message qu’il portait. Incapable de traîtrise ou de simple dissimulation, il souhaitait ardemment ramener les trois frères à Emain Macha. Les frères de Noise étaient d’avis de regagner l’Ulaid. Ils se languissaient de leur pays, de leurs proches. Noise hésitait. Il tournait dans notre maison, s’interrogeant sans fin sur le pardon de Conor. Ses frères insistaient. Fergus était un homme de parole. 
Nous embarquâmes. Fergus fêtait la décision des fils d’Usnech, décrivait en rotant sa bière les célébrations innombrables et grandioses qui marqueraient notre arrivée. Il était fier d’avoir si bien mené son ambassade. Il promettait les plus belles filles aux frères de Noise, vantait les prouesses que tous trois accompliraient. L’Ulaid avait bien besoin de ses plus vaillants combattants. Et il louait derechef l’habileté de ses amis à la guerre, et la sagesse du roi, qui avait pardonné. Tout pardonné. Et il éclatait d’un rire sonore, demandait encore de la bière et s’endormait en marmonnant des promesses de razzias fastueuses et de fructueuses prises de guerres. Comme si le destin pouvait se noyer dans un tonneau de cervoise ! 
On nous fit bon accueil, sur les côtes d’Ulaid, et Fergus montra avec un gros rire les beaux chevaux et les chars rapides envoyés par le roi pour nous amener à Emain Macha. Tout le trajet, il démontra, encore et encore, que Conor souhaitait l’apaisement, qu’il était plein d’indulgence. L’Irlande se partageait sous nos yeux en deux bandes brutales. En haut le bleu dur, l’océan du ciel, et le blanc fiévreux des nuages, en bas, le vert vif des pâturages tout juste sortis de la neige et la ténèbre touffue des forêts. Entre les deux, les silhouettes des hommes sur leurs chars. Noise avait les mains jointes sur les rênes, un condamné qu’on mène au billot.
Nous arrivâmes à Emain Macha. Le roi se tenait devant sa maison, Cathbad à ses côtés. Le druide ne nous regardait pas. Mais Leborcham, ma gardienne, était là, et elle avait le regard dur. Je poussai un gémissement. Nous étions condamnés. Le roi avait menti – à Fergus autant qu’à nous, car il n’aurait jamais pu convaincre cette grosse brute joviale de trahir sa parole. Les larmes aux yeux, je descendis de mon char.
Il n’y avait pas de fête pour nous. Conor nous mena à l’arène de combat, comme pour nous honorer d’un tournoi. Là, ses hommes se jetèrent sur les fils d’Usnech. Fergus hurla « trahison ! trahison ! » et il brandit une hache monstrueuse avec laquelle il faucha immédiatement les trois hommes les plus proches de lui. Il se battit vaillamment, Fergus, parce que le roi Conor l’avait abusé. Mais mon bien aimé et ses frères furent massacrés. Les guerriers ulates ne parvenaient pas à les atteindre au corps à corps, et ils tombaient aux pieds des fils d’Usnech. Eogan saisit un arc long, encocha ses flèches les plus lourdes et les tira en vulgaire gibier. Je vis de mes yeux le monstre prendre une masse et l’abattre sur le visage ensanglanté de mon amant. Alors je poussai un cri. Un cri de banshee. Et les hommes présents tentèrent de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce hurlement. Car quand on a ouï la banshee, c’est qu’elle vient vous prendre.
Et agenouillée dans le sang clair de mon compagnon, j’ouvris les bras et je hurlai :« vous, hommes d’Ulaid, vous les meurtriers des fils d’Usnech, vous périrez le fer à la main ! Soyez damnés ! »

Conor s’approcha alors, me gifla à toute volée et me jeta sur le chemin de sa demeure. Il m’y boucla dans ses quartiers, sous la garde de Leborcham. 
— C’est ma punition, maîtresse. Si tu sors à nouveau de ces pièces, Conor m’éventrera devant son foyer.
Je me résignai facilement à cette vie recluse. Depuis que j’avais vu tout le sang de mon bien-aimé répandu sur le sable de l’arène, j’étais absente. Le roi me fit coucher sous ses fourrures. Il écarta mes cuisses, s’enfonça dans mon ventre. Je restai inerte. Je n’étais plus de ce monde, déjà.
Et j’appelais tous les soirs la banshee.
« Ma sœur, mon autre ombre, viens, viens m’emporter. »

Leborcham, cette femme dure et forte, s’attendrissait. Elle m’apportait les meilleurs morceaux de la table du roi. Sur son insistance, je plaçais quelques bouchées entre mes lèvres, je buvais les coupes d’eau claire, de lait aigre ou de cervoise légère qu’elle mettait dans mes mains. Je n’aurais pas cherché à mourir de faim, mais il m’importait peu de me sustenter. Je pleurais quand j’étais seule, je pleurais quand Leborcham prenait soin de moi. Je pleurais encore quand le roi venait et s’allongeait sur moi, et s’agitait et se répandait dans mon ventre. Il se lassa de cela, me battit pour obtenir une réaction. Il usa de ses mains furieuses, me frappa avec les lanières de ses chiens. 
Cela dura un an. Au bout d’un an, le roi ne voulut plus de moi dans sa couche. La plus belle fille d’Ulaid avait les yeux rouges, les paupières gonflées, les joues ravinées de sel. Il me demanda :
— Ne souffres-tu pas de mes corrections ?
— Je n’ai plus de souffrance, mon seigneur. Je ne sens pas tes coups, puisque je ne sens plus les baisers de Noise. 
— Qui hais-tu le plus, en dehors de moi ?
— Je ne hais personne, mon seigneur, pas même toi. Je n’ai plus de haine, puisque je n’ai plus d’amour. Je n’ai plus que des larmes.
— Et Eogan ?

Une douleur fulgurante me laboura les entrailles, la pointe d’une lourde flèche qu’on aurait subitement tenté d’arracher. Conor sourit.
Le soir même, Eogan et Conor se disputaient. Mais l’homme du roi accepta de me prendre. Leborcham ramassa mes affaires au matin pour en faire un baluchon qu’elle plaça entre mes bras. Dans la cour de la maison du roi, les chars attendaient. Le monstre eut un gros rire quand il me vit arriver et me tendit la main pour me faire monter. Il promit mille morts douloureuses et lentes au cocher qui me conduisait s’il m’arrivait malheur. Puis il fit des adieux désinvoltes au souverain et ordonna le départ. Il attendait sans doute des cris et une farouche résistance de ma part et semblait interloqué que je me laisse mener comme une brebis qu’on va égorger – mais cela, la bête ne le sait pas, seul l’homme qui tient la lame sait pour quel usage. Ma docilité l’indisposait. Il me voulait hurlante, en furie. J’étais abasourdie de souffrance, sidérée d’affliction depuis la mort de Noise. J’étais ivre de tourment, et ma raison s’était enfuie avec le dernier souffle de mon bien-aimé. Alors Eogan souhaita être cruel.
— Tu vois, derrière ce tournant, se trouve le ravin dans lequel on a jeté les cadavres des fils d’Usnech.

Je le regardai. Il détourna la tête. Je savais que mes yeux étaient toujours bleus comme le ciel et la mer d’Irlande, et verts comme ses champs et son océan, et gris comme ses orages et ses tempêtes. Mais mon esprit n’était plus dans mes yeux. Mes joues ruisselaient de larmes, embruns dans la pluie, vagues furieuses. Et au moment où mon cocher négociait habilement ce virage, je sautai de mon char, dans le précipice. Et le cocher s’écria :
— Ah ! Douleur ! Fille de toutes les douleurs !

dimanche 15 octobre 2017

Comment j'ai donné du plaisir à une femme

Une fois assis à ma place dans le TGV, le crachin me fit moins regretter de rentrer à Paris pour assurer mes consultations. Je laissais Paul chez ses parents, pour quelques jours de plus à la Baule. J’aime l’ambiance de ces week-ends de milieu d’été. Je bénéficie, l’espace de quarante-huit heures, de la joyeuse énergie des vacances.

C’est, je crois, la vue de son arme qui attira mon regard. Là, à la ceinture d’un pantalon bleu marine ajusté sur de longues jambes nerveuses, le pistolet était à sa place et totalement incongru sur ce quai de gare. L’homme s’arrêta, en pleine vue de ma fenêtre, mais à l’abri des regards des autres voyageurs. Une femme le suivait, accrochée à son bras. Ils se rencognèrent dans l’ombre, face à face. Les mains posées autour de son visage, les yeux mi-clos et balbutiant d’amoureuses insanités, il semblait hésiter. Il s’empara de sa bouche comme un noyé cherche l’air. Les doigts enfouis dans un chignon sévère, il libéra autour de leur étreinte le soyeux rideau d’une chevelure.

J’aurais dû me sentir importun, même si le couple ne pouvait m’apercevoir, mais je ne parvenais pas à détourner le regard des amants enlacés. S’il est plutôt inhabituel qu’un gendarme se soustraie à son devoir pour se livrer à sa fougue amoureuse sur un quai de gare, il est encore plus étonnant de se trouver témoin des élans d’une connaissance. Dans mon milieu, on ne s’embrasse ni ne s’étreint en public.

Et dans mon milieu, on ne partage pas l’existence d’un autre homme. Ma mère allait me faire payer ce week-end à la Baule, quand bien même elle refusait d’inviter Paul et m’ouvrait à peine sa porte.

Il ne restait plus que deux minutes avant le départ du train. On sentait chaque seconde s’enfoncer comme une aiguille entre les épaules défaites de l’homme en bleu. Il glissa à terre et se retrouva à genoux. Les yeux clos et le visage pressé sous ses seins, il aspira une dernière fois son essence, se leva et la guida vers l’entrée de la voiture. Sa main se serra, et il se détourna pour quitter l’endroit à grands pas rageurs.

La femme monta dans le wagon, les mains dans sa chevelure. En deux mouvements, la somptueuse crinière, domptée, réintégra un chignon serré. Elle me sourit et s’assit en face de moi.
-      Bonjour docteur.
-      Bonjour Mme M.
-      Comment allez-vous ? Je vous en prie, appelez-moi Sirine.
-      Je vais bien, je vous remercie, et appelez-moi Jérôme.

Le temps de ce bref échange, les portes du train se sont fermées et nous roulons hors de la gare. Ses yeux brillent. Je pourrais penser y deviner des larmes, mais ce n’est pas ça. Elle respire un peu vite. Elle irradie de bonheur, d’énergie, d’émotion ? Elle était sur le quai, avec un homme qui n’est pas son mari et elle me sourit, apaisée et chaleureuse.

-      Comment va votre époux ?
Elle sourit encore plus largement.
-      Il est dans les Émirats, avec Hussein.
-      Vos fils ?
-      En vacances. Yunes est chez un ami près de Boston, Ali fait un stage de voile dans un endroit terriblement snob près de Cape Cod. Comment va Paul ?
-      Je l’ai laissé avec ses parents. J’ai passé le week-end avec eux.
-      Vous avez vos consultations…
-      Oui. Paul peut se permettre rester.
-      Vous voilà célibataire pour quelques jours.
Le voyage se passe à deviser agréablement avec cette femme que je connais si bien et si mal. Je me laisse bercer par le son de sa voix sereine et l’éclat doux de ses yeux bruns. Nous approchons de Paris.

-      Venez diner un soir à la maison. Je suis seule pour quelques jours moi aussi.
L’invitation me surprend, mais j’ai envie de revoir cette femme, dont j’ai pourtant exploré le plus intime secret.

La vie sans Paul est d’une fade banalité. Je ne sais, dans notre quotidien bien rôdé, ce qui donne du sel à mes jours, si ce n’est sa présence toute entière, à mes côtés. Je suis amoureux, pas comme au premier jour, mais dans l’émerveillement du lendemain, dans la fête toujours célébrée de le trouver à mes côtés. Je n’erre pas tout à fait comme une âme en peine, une coquille vide, mais son absence, si elle n’a plus l’acuité d’une amputation, me vide la tête.

Jeudi, je vais dîner chez Sirine. J’ai abreuvé Paul de ce rendez-vous deux fois par jour. Il a ri en me faisant remarquer que si elle avait été un homme, il aurait été un peu jaloux. J’ai ri aussi. Il n’est rien de plus ferme que mes sentiments pour cet homme et il n’est pas jaloux. Je tourne en rond comme un gamin de quinze ans avant un premier rendez-vous au ciné. Là, j’ai trente ans de plus, je n’ai pas besoin de me demander si j’oserai tenter de l’embrasser.

La journée s’étire, patient après patient. Enfin arrive l’heure de sonner à la porte d’un immeuble cossu. J’ai à la main une boite à gâteaux d’un pâtissier à la mode et une délicate composition florale, valeurs sûres. Elle m’ouvre, j’entre, nous hésitons à nous saluer. Devons-nous nous serrer la main comme nous l’avons toujours fait, ou puis-je déposer à quelques millimètres de sa joue ces simulacres de bise qui marqueraient une intimité que je n’ai pas encore méritée ? Elle me sauve en claquant un baiser sonore sur ma pommette, me débarrasse de mes présents et m’indique son salon.

-      Je suis heureuse que vous ayez accepté mon invitation.
-      Je suis content de vous voir.
Elle est belle. C’est une de ces femmes dont la jeunesse est inachevée, trouble, mais dont la maturité éclate à son midi. Elle sera belle jusqu’à son dernier souffle, l’âge la polit comme la mer retourne un tesson et le transforme en gemme.

-      Vous n’avez pas compris, sur le quai de gare, n’est-ce pas ?

Je sursaute, contrit. Elle ne m’a pas vu avant de monter dans le wagon, mais là où j’étais assis, je ne pouvais pas avoir manqué de la remarquer.
Elle sourit avec une pointe d’indulgence.

-      Voyons, Jérôme, je ne vous invite pas à dîner pour acheter votre silence. Vous êtes assez gentleman pour ne pas vous répandre en société sur ce que vous avez vu, et assez honnête pour ne pas souhaiter mentir. Je suis discrète, surtout pour ne pas porter tort à mes fils, mais je n’ai rien à cacher à mon mari. Nous sommes mariés depuis vingt ans, vous savez.
Je cligne des yeux. Mon hôtesse n’a pas quarante ans.

-      Nous allons passer à table et je vais vous expliquer. C’est pour ça que vous êtes là, pour que je puisse me confier.
Elle rayonne de douceur et de bienveillance. Je suis venu plein de curiosité et elle me reçoit pour me rassasier.

-      Je me suis mariée jeune. Omar a douze ans de plus que moi. On lui avait recommandé ma famille, qu’il connaissait. Il voulait une épouse assez intelligente pour la vie qu’il souhaite mener. Un mariage, deux enfants au moins, même si c’étaient des filles, l’assurance d’une vie aisée. Il a ses secrétaires particuliers. Il doit être discret, pour ses affaires, pour sa respectabilité.
-      Quel âge aviez-vous quand vous l’avez épousé ?
-      Tout juste dix-huit ans. A mon époque, c’était assez jeune pour se marier, mais pas inusité. Nous sommes venus vivre à Genève tout de suite après nos noces. Il ne voulait pas rester en Egypte, ce pays l’étouffe. Nous y allons deux fois par an, c’est assez pour lui. J’ai toujours eu une vie agréable avec lui.
J’ai croisé Omar trois fois. La première fois, c’était dans une soirée de charité. Un de mes meilleurs amis a rassemblé de nombreux médecins autour de projets humanitaires. Grâce à lui, j’ai voyagé et soigné loin de chez moi. Omar faisait partie des donateurs. Un homme lointain, dont le sourire est aussi distant que celui de sa femme est chaleureux. Un bel homme aussi, soucieux de l’impression qu’il donne. J’avais trouvé qu’ils formaient un couple assorti.

Il ne m’a jamais touchée, pas même pendant notre nuit de noces. C’est un mari respectueux et un compagnon agréable. J’ai rempli ma part du contrat. J’adore mes fils. J’aurais dû être comblée. Je l’ai été.

Je suis médecin. Je vois défiler dans mon cabinet des hommes qui doivent se mettre à nu, littéralement. Paul plaisante parfois en soulignant que je passe mon temps à faire enlever leur slip à d’innombrables inconnus. Je soigne surtout des prostates que les métastases rongent, des vessies qui ne se vident plus, des pénis qui ne se remplissent pas. Urologue, c’était moins prestigieux que chirurgien, à la déconvenue de ma mère, mais j’aime mon métier. Pauvre femme, dans ma vie professionnelle comme dans ma vie privée, je l’ai toujours déçue.

Toutes les femmes ou presque, dans mon pays, sont comme moi.
A la naissance d’Ali, j’ai surpris un échange entre deux aides-soignantes, à la porte de ma chambre. Elles n’avaient pas conscience que je les entendais. Elles avaient de la compassion pour moi, pour mon corps mutilé. Et c’est devenu insupportable. Pas brutalement, mais insidieusement, mon corps ne m’appartenait plus, il n’était pas normal. Omar s’est inquiété. J’étais sombre, je mangeais à peine. Il m’a envoyée consulter un des meilleurs psychiatres qu’il connaissait. Et puis à vous. Vous savez, j’ai mis longtemps à me décider, avant même de vous rencontrer.

C’est là que j’ai rencontré Omar pour la troisième fois. C’est lui qui a pris rendez-vous. Par habitude, je lui ai demandé de s’asseoir et j’ai commencé mon interrogatoire médical. Il a fait un geste pour balayer mes questions et il m’a indiqué qu’il n’avait pas besoin de mes soins ou plutôt qu’il n’était pas venu pour lui. Je l’ai écouté attentivement. Je n’avais jamais fait ça. Je lui ai dit. Il a écarté mes objections d’un autre geste. C’était moi qui devait opérer et personne d’autre. J’ai proposé d’autres noms, d’autres références. Il y tenait. Moi et personne d’autre.
Entretemps, nous nous étions croisés, à l’opéra Bastille. A l’entracte, j’étais allé saluer un de mes copains de mission humanitaire. J’ai retrouvé Paul en train de discuter avec le bel Egyptien. Omar, la main sur l’épaule de mon compagnon, lui parlait presque dans l’oreille. Paul hochait la tête. Quand je me suis approché, il a haussé les épaules. La main est retombée. Omar a souri et il a dit « il n’y a pas de place entre vous deux, il y a trop d’amour. » et il s’est éloigné. Je n’ai pas demandé à Paul de quoi ils parlaient. Cela semblait trop évident.

-      Je suis heureux que vous ayez trouvé le chemin de mon cabinet.
-      Pourquoi ?
-      Pourquoi ? Je soigne. Ce n’est pas seulement un métier.
-      Si, c’est un métier. J’ai compris, au fil des consultations, que ce que vous faites est complexe et délicat.
-      Ce n’est pas si compliqué. J’ai appris.

Oui, j’ai appris. J’ai trouvé des médecins pour m’expliquer les gestes, des patientes à opérer, à qui restituer une part essentielle à leur sexe.

-      L’homme que vous avez vu sur le quai, c’est mon premier amant. Le seul.
-      Qu’avez-vous attendu ?
-      J’avais besoin de devenir moi-même, dans ce corps que vous m’avez donné.
-      Je ne vous l’ai pas donné, il a toujours été vôtre.
-      Et maintenant, il est assez mien pour que j’ose me mettre à nu, et découvrir ce qu’il peut donner de plaisir.
-      Etes-vous heureuse ?
-      Vous voulez savoir si l’opération est réussie ?
-      Non. Non, pas du tout. Le plaisir d’une femme m’est doublement mystérieux. Je sais que j’ai réparé ce qui pouvait l’être. Je veux vraiment savoir si vous êtes heureuse.

Elle secoue la tête et son chignon se défait. Une ondoyante cascade noire se répand sur ses épaules. Ses yeux brillent entre ses cheveux soyeux.

-      Oui, je suis heureuse.
-      Alors j’ai fait mon travail.
-      Plus que ça. Vous m’avez donné du plaisir.


Quand j’ai dit à Paul que j’avais donné du plaisir à une femme, il a hurlé de rire à s’en faire mal au ventre. Je suis urologue, je soigne des prostates, des vessies, des pénis. Et j’ai appris à reconstruire un clitoris pour que cette femme soit heureuse.